Trompe-l’œil et tricheries

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Nonobstant les formules toutes faites, les recettes que l’on croit deviner à la lecture des œuvres qui remportent l’adhésion du plus grand nombre, il arrive que les livres, même ceux qui portent une même signature, se suivent sans se ressembler. C’est assurément le cas des récents bouquins de Pierre Samson et de François Jobin, deux écrivains à la voix (voie) singulière…

Le moins qu’on puisse dire de Pierre Samson, qui signe avec La maison des pluies son sixième roman en carrière, c’est que l’homme n’a guère tendance à se laisser séduire par les sirènes de la facilité, et c’est tant mieux. Disciple autoproclamé de Nabokov, Samson échafaude depuis le milieu des années 90 une œuvre romanesque dense, exigeante, qui sollicite constamment l’attention et l’intelligence du lecteur qu’il conçoit manifestement comme son partenaire de création plutôt que le spectateur passif des intrigues qu’il concocte. D’où la prédilection du romancier et parfois pamphlétaire pour ces digressions qui, ultimement, constituent le véritable moteur narratif de chacun de ses livres.

Après avoir évoqué le Brésil dans la flamboyante trilogie qui nous l’avait révélé (Le Messie de Belém, Un garçon de compagnie et Il était une fois une ville, parus aux Herbes rouges entre 1996 et 1999), Samson tourne son attention vers le Japon, où il a récemment séjourné en résidence d’écriture. Centré autour des thématiques du rapport filial et de la transmission du savoir, La maison des pluies suit le destin de Benjamin, un ethnolinguiste montréalais, qui apprend l’existence d’un fils qu’il aurait eu avec une femme rencontrée il y a de nombreuses années au pays du Soleil levant. Qui plus est, le docte professeur épris des langues perdues, des mots et de leur précision, découvre que cet héritier inconnu ne chercherait pas à rencontrer son géniteur, mais se serait plutôt mis en tête de reconstituer la vie du Don Juan globetrotter.

Tel est le point de départ de l’odyssée sur laquelle Samson lance son protagoniste, qu’il décrit comme un hybride entre Ulysse et le Petit Poucet : intrigué par ce mystérieux Kurt qui traque son identité à travers ses histoires d’amour et de cul passées, Benjamin entreprend parallèlement de reconstituer lui aussi ces expériences dont il est la somme. « L’occasion de fixer une définition de soi réelle, à défaut d’être complète, voire juste, se présente à lui et la quête est irrésistible, » écrit le romancier, soulignant sans appuyer les enjeux de cette œuvre. « Lui reste la difficulté de poursuivre cette introspection temporelle sans handicaper sa progression d’être humain, comme un spéléologue parvient à marcher en ligne dans la plaine et sous le soleil. » Évidemment, notre héros aura le loisir de constater que la mémoire est une faculté qui oublie, corrige, transforme, qui s’accommode de bien des chimères, de bien des faux-semblants et qui se dérobe volontiers à toute analyse

Cela dit, rappelons que Samson, dans son essai intitulé Alibi (Leméac, 2001) affirmait avec sa véhémence caractéristique que « le roman est en soi un alibi; il est le lieu de toutes les tricheries ». Servi par une écriture somptueuse, tantôt fébrile, tantôt sereine, peuplé de personnages aussi truculents que semble les aimer le romancier (la jolie étudiante et son Viking d’amant, Tito et Big Daddy, etc.), La maison des pluies confirme le statut distinct d’un écrivain hors-norme, hors école, éternel outsider et véritable ovni dans le paysage littéraire québécois contemporain.

 

Le syndrome Pinocchio

Une bonne douzaine d’années ont passé depuis la parution d’Une vie de toutes pièces (VLB, 2000), le troisième roman de François Jobin, et cette discrétion, ce silence de l’écrivain, avait de quoi inquiéter ceux qui, comme moi, appréciaient son imaginaire débridé, sa verve satirique et la sagesse que cette dernière recouvre. Fort heureusement, ce premier recueil de nouvelles – qu’on n’attendait plus – vient confirmer les raisons qui m’avaient fait classer le romancier, qui gagne sa vie comme réalisateur à la télévision, dans la lignée des romanciers modernes un brin baroques et extravagants, manière John Irving.

« Les écrivains sont des menteurs socialement acceptables. Ils mentent quand ils emprisonnent la vie dans leurs figures de style aux noms si insolites », écrit François Jobin en incipit du premier texte de son recueil, feignant sans doute d’oublier que la littérature est ce mensonge qui dit vrai. Intitulé Mensonges et autres tromperies, le Jobin nouveau réunit neuf courtes fictions où il est justement question des thèmes évoqués par le titre assez laconique. Mais qui ment? Qui trompe qui, et de quelle manière? On le verra au fil des nouvelles, il peut s’agir d’un gamin qui emprunte clandestinement des sous pour s’acheter des friandises ou d’un adulte qui dérobe un article dans une boutique. Il peut s’agir aussi d’un étudiant qui travaille comme escorte pour payer ses études et qui, dans ce contexte, fera une rencontre qui remet en question certaines certitudes. Il peut s’agir aussi de ces personnages qui mettent beaucoup trop de temps à s’engager dans un programme de remise en forme et de saine alimentation, préférant se mentir à soi-même, qui ferment sciemment les yeux sur une maladie incurable ou un cas d’inceste…

Outre la récurrence thématique, le recueil tient son unité des dons de conteur de François Jobin, qui déploie ici le même humour faussement candide, la même finesse d’analyse, la même élégance stylistique qui nous avaient tant charmés dans Max ou le sens de la vie (Québec Amérique, 1992) ou La deuxième vie de Louis Thibert (Québec Amérique, 1996). Il ne nous reste qu’à souhaiter que l’auteur ne nous fasse pas languir une autre douzaine d’années avant de nous offrir son prochain opus.

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