Chroniques

Littérature québécoise

Le libraire - Numéro 86
Tragédies collectives ou intimes

Tragédies collectives ou intimes

Par Stanley Péan, Les libraires, publié le 09/12/2014

Quoi qu’on en pense, quoi qu’on en dise, la littérature, sous tous ses avatars, a partie liée avec la tragédie, qu’elle soit collective ou intime. C’est le cas dans les deux livres dont il est question ici, Ellesmere, le roman de Marie Desjardins inspiré par l’histoire des relations entre le gouvernement du Canada et les Premières Nations, et Quelque chose est arrivé à Christiane, la chronique de Pierre Caron sur les derniers jours de son épouse, fauchée par le cancer.

Dans la nuit arctique
La terre d’Ellesmere est l’une des plus grandes îles de l’océan Arctique et la plus au nord de l’archipel arctique canadien, mais ce ne sont pas ces distinctions géographiques qui lui valent d’entrer à la fois dans la littérature et dans l’histoire de ce supposé plusse-meilleur pays au monde, selon le mot attribué à Jean Chrétien. Dans les années 1950, après avoir disputé aux États-Unis et au Danemark la propriété de ce territoire autrefois visité par les Vikings, le gouvernement canadien en déporte la population inuite à près de 2000 kilomètres au nord de son milieu de vie et lui interdit la chasse, sauf sous l’eau. Même si Ottawa invoque la nécessité de sauver ce peuple de la famine, cette migration forcée était plutôt liée à ses revendications de souveraineté territoriale. Il faudra un quart de siècle avant que le gouvernement canadien permette à ces familles déplacées de réintégrer leur terre d’origine.

S’inspirant de cette page peu glorieuse des annales des relations entre le Canada et ses nations autochtones, la journaliste et romancière Marie Desjardins nous offre Ellesmere, une manière de conte noir sur trame historique. C’est à un jeune blanc, d’une famille de Vaudreuil-Soulanges, que l’auteure a confié la tâche de raconter cette tragédie lourde de répercussions collectives et intimes. Artiste peintre connu, encensé, le narrateur évoque la vie de son frère Jess, réfugié dans l’Arctique pour se soustraire aux conséquences des gestes criminels posés sur leur sœur. Porté par une écriture aux accents épiques, son récit, c’est celui d’une quête de rédemption dans les glaces et les neiges éternelles, qui n’est pas sans évoquer par moments l’œuvre exemplaire de l’écrivain Jean Désy, grand passionné de paysages arctiques devant l’Éternel.

Je dois avouer que je n’avais jamais lu de roman de Marie Desjardins, que je ne la connaissais que comme biographe du pianiste, tromboniste et maestro Vic Vogel (Histoires de jazz, éditionsDu Cram, paru l’an dernier). Avec Ellesmere, elle se révèle une romancière douée pour camper des personnages crédibles et attachants, dont elle sait exprimer les dérives géographiques et psychologiques. Dans le registre du roman populaire, elle signe ici la nécessaire reconstitution d’une tragédie historique qui tombe à point, à l’heure des négociations multiples sur les droits territoriaux ou autres des communautés autochtones du Canada. Captivant et édifiant.

La nuit irrévocable
Passionné de l’œuvre de Georges Simenon (qui fut son mentor) et lui-même auteur de polars (entre autres), Pierre Caron a l’habitude d’aborder le thème de la mort. Mais son plus récent bouquin, Quelque chose est arrivé à Christiane, chronique poignante des derniers mois de son épouse Christiane Bohémier, n’a rien à voir avec les péripéties d’un inspecteur fictif cherchant à dénouer les fils d’une affaire criminelle.

« Christiane est morte dans mes bras le 8 juillet dernier (2013) alors que les dernières lueurs du jour filtraient dans la chambre, lumière à la fois très légère et triste, un peu », écrit Pierre Caron en avant-propos de ce récit autobiographique, assurément son livre le plus personnel depuis Mon ami Simenon. « Un éclairage qui déjà donnait à son visage des teintes qu’il n’avait jamais eues. Je ne l’ai dit à personne, mais je conserve la photo prise à la seconde qui a suivi son dernier soupir. Pourquoi? Pourquoi, puisque je suis incapable de la regarder? C’est que depuis j’ai tant voyagé dans ma tête que je ne sais plus où j’en suis. »

Ces derniers mois, on a vu paraître au Québec un certain nombre de récits autour d’une figure disparue, dont l’émouvant C’est le cœur qui meurt en dernier (Boréal), où l’écrivain et comédien Robert Lalonde trace le portrait de sa mère défunte, et le tout aussi touchant Recommencements (Druide), où la poète Hélène Dorion partage avec nous ses réflexions sur « cet après-midi de profonde intimité où [elle est] allée conduire [sa] mère vers sa mort ». Évocation des étapes de ce cancer des ovaires qui ravit à Pierre Caron sa compagne des quarante dernières années, Quelque chose est arrivé à Christiane est à ranger au même rayon.

Depuis le temps où le futur écrivain qui gagnait sa croûte comme chauffeur de taxi cherchait à conquérir celle qui deviendrait sa femme jusqu’aux heures plus sombres où il l’accompagne aux soins palliatifs, le livre de Pierre Caron retrace quatre décennies de complicité et de passion partagée, de quoi faire rêver, en notre époque des amours jetables après usage et même pas recyclables. Avec cette extrême sobriété qui donne au récit l’essentiel de sa force, sans jamais forcer les effets, Caron dévoile les détails de son existence aux côtés de cette enseignante comme lui friande de littérature et de cinéma d’auteur. Loin de s’apitoyer sur son sort, il sait trouver les mots justes pour dire la douleur et tracer les contours de son propre deuil.

Comment oublier un amour si grand, si fabuleux? Pour tout dire, j’ignore s’il est possible de s’accoutumer un jour à l’absence d’un être qui a autant compté dans une existence. Je sais seulement qu’en donnant à son chagrin cette magistrale expression, il en aidera plus d’un, plus d’une à apprivoiser l’inéluctable et à faire face à la triste musique de la dernière nuit, la nuit irrévocable.

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