Théâtre d’ombres

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La production littéraire québécoise de cette année m’a semblé assez prodigue en œuvres de grand cru – du Jeune homme sans avenir de Marie-Claire Blais au Christ Obèse de Larry Tremblay, en passant par tous les livres recensés au cours des derniers mois dans cette chronique. Plaisir de la découverte oblige, c’est cependant sur deux œuvres qui ont reçu relativement peu d’échos médiatiques que je voulais d’abord revenir : l’envoûtant Coma de François Gilbert et Les enfants lumière de Serge Lamothe.

Cherchant à oublier que sa bien-aimée Akayo a voulu se noyer après lui avoir crevé un œil, Satô a quitté le Japon pour la Chine, où il espère refaire sa vie. Mais la mère d’Akayo le somme de revenir au pays natal, convaincue que la force de son amour saurait tirer sa fille de son coma. En se pliant aux caprices de cette femme excentrique, dont la raison semble vaciller, en se coulant dans la peau du frère de la belle endormie, Satô entreprendra littéralement une redéfinition de sa propre identité.

Récit sibyllin livré dans une écriture minimaliste, Coma se veut la chronique du quotidien de prime abord banal d’un jeune homme affable qui essaie de s’intégrer à un milieu qui lui est étranger, lui le Japonais chétif et borgne, expatrié chez les Chinois. Obsédé depuis l’enfance par le rejet, il réfléchit beaucoup sur ce désir d’adhésion qui le poursuit sans qu’il en comprenne les raisons, sur la perception que les gens ont de lui. Avec une admirable maîtrise de ses moyens romanesques, François Gilbert mène sa barque jusqu’à une conclusion étonnante, où il révélera de manière fine et allusive les réponses aux interrogations qui tourmentent Satô, la nature de son problème.

En dépit du contexte exotique et du climat d’étrangeté qui donnent à Coma ses allures de roman japonais donné en traduction, le propos transpose avec une hallucinante acuité des préoccupations d’ici et de maintenant. Ces problématiques du flou identitaire, de l’impossible deuil d’un monde crépusculaire ne sont-elles pas fondamentales pour le Québec contemporain? Pour ma part, j’ai beaucoup apprécié ce premier roman déroutant, qui explore la complexité de la nature humaine, les terrae incognitae de la psyché dans un style précis et méditatif, au rythme délibérément lent.

Certes, François Gilbert n’a pas inventé cette stratégie qui consiste à évoquer des contrées ou des époques en apparence éloignées pour mieux parler de l’ici-maintenant. Ce procédé, Serge Lamothe en fait volontiers usage dans Les enfants lumière, qui propose, aux dires de l’écrivain, « une manière de caricaturer notre présent ». Confrontés à un monde futur cauchemardesque à l’environnement saccagé et en proie à de nombreuses crises sociales qui nous semblent à la fois étrangères et familières, les personnages de cette œuvre s’inscrivent dans la lignée de ces fameux Baldwin qui donnaient leur nom à un ouvrage antérieur de Lamothe.

D’une nouvelle à l’autre, l’écrivain construit cet univers « posthistorique » avec la verve et la rigueur d’un gamin fier de ses espiègleries. Serge Lamothe a fréquenté l’œuvre de Kafka (dont il a tiré une adaptation théâtrale du Procès, portée à la scène par François Girard et publiée aux éditions Alto) et cela se sent, à cette ironie grinçante et cette lucidité glaciale qui imprègnent les pages de ce tableau d’époque encore à venir. Et puis, quel lecteur saurait résister à Tacha Baldwin, l’attachante gamine chaussée de bottes jaunes, qui signe littéralement l’arrêt de mort du dernier gouvernement en place en faisant sauter la limousine du nouveau président élu?

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