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Mordre là où ça fait mal

Mordre là où ça fait mal

Par Stanley Péan, Les libraires, publié le 27/08/2007
Tout est matière à littérature, y compris la littérature elle-même. Et toute œuvre peut être lue comme un prolongement ou une critique de celles qui l’ont précédée, voire de tout le corpus. Aussi, lorsque les artisans de la littérature se penchent sur leur institution, ce n’est pas tant un signe d’essoufflement qu’une occasion d’entrer dans ses coulisses. Et c’est d’ailleurs là que nous entraînent Pierre Samson et Pierre Tourangeau dans leurs romans.
Au fil des 20 dernières années, quelques-uns de nos romanciers ont situé leurs intrigues en tout ou en partie dans notre institution littéraire: outre ces œuvres qui racontent le quotidien de personnages écrivains, rappelons que Jean-Marie Poupart nous avait donné successivement La Semaine du contrat et Bon à tirer (Boréal, 1988 et 1993), polars caustiques à souhait campés dans le milieu de l’édition et de la littérature québécoise. Plus récemment, Patrick Brisebois dans Trépanés (L’effet pourpre, 2000), Fabien Ménar dans Le Musée des introuvables (Québec Amérique, 2005), Alain Beaulieu dans La Cadillac blanche de Bernard Pivot (Québec Amérique, 2006) et Daniel Dâ dans Une balle (à peine) perdue (Vents d’ouest, 2006) ont tour à tour décoché des flèches à la pointe acérée en direction de notre beau milieu.

Connu autant pour sa collaboration aux scénarios de la télésérie Cover-girl que pour sa superbe trilogie brésilienne (Le Messie de Belém, Un garçon de compagnie et Il était une fois une ville, publiés aux Herbes rouges entre 1996 et 1999) et ses prises de positions intransigeantes sur l’institution littéraire québécoise (résumées dans son vitriolique pamphlet Alibi, paru chez Leméac en 2000), Pierre Samson s’inscrit dans la lignée de Poupart et de Ménar avec ce pseudo-polar intitulé Catastrophes. Jeune critique littéraire à la pige, son héros, Ivanhoé McAllister, entreprend par pure malice de rédiger, pour la rubrique consacrée aux ouvrages méconnus de la vénérable revue Pensus, un article portant sur une œuvre (Sueurs sur le marbre) et sur un auteur (Taissir Vilchis) qu’il a créés de toutes pièces. Pourquoi pas, se dit-il, puisque personne ne lit jamais ses papiers. Notre bougre de McAllister fait fausse route, évidemment, sinon il n’y aurait pas d’intrigue haletante…

Telle sont les prémices de ce roman satirique où le franc-tireur Samson tire à bout portant sur tout ce qui bouge et grenouille dans notre auguste République des lettres: des écrivains à leurs éditeurs, en passant par les journalistes des médias écrits et électroniques, les jurys littéraires, les libraires et même l’appareil étatique qui octroie des subventions. On rit parfois franchement, parfois un peu jaune, à la description de quelques-unes de nos divas: je pense à ce pompeux Julius Boutin, romancier et essayiste consacré par l’establishment, qui agit à titre de directeur littéraire des Éditions de l’Oseille, qui considère tout ce qui n’est pas publié à Paris comme suspect et qui «sévit toujours dans Aujourd’hui, le magazine des salles d’attente». Pour citer la quatrième de couverture, «se reconnaîtra bien qui peut!» Mais au-delà de cette galerie de caricatures dignes de Vian, c’est toujours la langue baroque et flamboyante de Pierre Samson qui force l’admiration et fait de ce livre, à la fois léger et grave, tout le contraire de ce qu’annonce son titre.

Rêver un impossible rêve…
Se reconnaîtra qui peut! L’avertissement pourrait aussi figurer en quatrième de couverture du nouveau roman de Pierre Tourangeau, que le grand public connaît peut-être davantage comme journaliste à la télé de Radio-Canada. Ce qui est un peu injuste car, après trois romans fort bien reçus par la critique (Larry Volt, La Dot de la Mère Missel et Le Retour d’Ariane, publiés chez XYZ éditeur entre 1998 et 2002), Tourangeau mérite amplement sa place dans les rangs des romanciers, et pas des moindres. Après une absence de cinq ans, il revient donc avec La Moitié d’étoile, où son redoutable sens de l’observation et son ironie parfois grinçante se déploient, comme ceux de Pierre Samson, aux dépens de la faune littéraire et médiatique.

La Moitié d’étoile donne la parole à Jérôme Letendre, un romancier qu’on nous présente comme l’alter ego de l’auteur, puisque au moins un de ses titres évoque un précédent livre de Tourangeau (Ariane, ma sœur). Romancier au style volontiers incandescent, Letendre définit son œuvre en ces termes: «Et moi, j’écris des romans avec des mots puisés sur le miroir de ces yeux que j’ai ouverts si grand jadis qu’ils ne se sont plus jamais refermés depuis, des mots qui s’y sont imprimés à force de temps comme autant de galaxies sur le miroir de Hubble, des mots imprononçables qui font des bulles à la surface de mon esprit et s’agglutinent en écume à la commissure de ma cervelle. Des bouquins qui font crier au génie presque par habitude, mais qu’on lit de moins en moins.»

Outre cette désaffection du lectorat, Letendre est plus qu’agacé par l’idée que ses livres publiés aux éditions des Imbuvables par le pittoresque Bérulier («que la littérature [intéresse] bien moins que la réussite et l’argent»), ses livres pourtant acclamés, ne lui ont jamais permis d’obtenir une cote plus élevée que quatre étoiles et demie au tribunal de L’Écho des lettres, pompeuse publication dirigée par le non moins pompeux critique Gilbert Tracemot (amateurs d’anagrammes, à vos plumes!). Cette moitié d’étoile, comme toutes les autres qui éclairent la voûte céleste, notre romancier désabusé en fait même une obsession, et cette obsession non seulement ouvre le roman, mais elle lui sert de leitmotiv. Heureusement pour lui qu’il lui reste Mira, sa douce et adorée Mira, pour adoucir le cours du temps. Mais, car il en faut bien un, mais…

Quoiqu’un peu moins virulent que Samson, Pierre Tourangeau signe toutefois un amusant portrait d’un milieu peuplé de précieuses ridicules, de carriéristes, mais aussi de quelques artistes intègres, une méditation douce-amère sur une époque où la littérature est en perpétuelle compétition avec le divertissement bébête. Et il le fait avec suffisamment d’aplomb romanesque pour intéresser non pas uniquement les spécimens de cette faune, mais également les non-initiés, remplissant du coup une des fonctions essentielles de la littérature: celle d’inviter à la réflexion sur l’état de notre monde et notre
rapport à lui.


Bibliographie :
Catastrophes, Pierre Samson, Les Herbes rouges, 217 p., 17,95$ La Moitié d’étoile, Pierre Tourangeau, XYZ éditeur, 260 p., 25$
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