Trois livres de poésie — ceux de Patrick Roy, Shawn Cotton et Virginia Pesemapeo Bordeleau — pour goûter notre chance d’être en vie.

Ce n’est — malheureusement — vraiment pas rare que je chiale, que je râle, que je me plaigne. Il y a le travail, toujours plus de travail, le prix du loyer qui augmente, le sentiment parfois angoissant de se faire passer dessus par les semaines, plutôt que de les habiter pleinement, la crainte de ne pas avoir fait les bons choix, le regret que tout aille trop vite, l’impatience que ça n’aille pas assez vite. Les journées sont trop courtes, les journées sont trop longues. Et souvent, les gens sont décevants, quand ils ne sont pas carrément cons. Je suis de ceux qui se plaisent fréquemment à s’apitoyer sur leur sort.

Voilà pourquoi j’aime quand la poésie me rappelle à quel point il est une chance d’être en vie et, a fortiori, de pouvoir mener le genre de vie sans souci majeur — soyons honnête — qui est la mienne. C’est à cette conscience que m’ont ramené les heures passées entre les pages de Pompéi, premier livre de poèmes du romancier Patrick Roy (La ballade de Nicolas Jones, L’homme qui a vu l’ours).

C’est l’histoire d’un gars que le petit quotidien menace d’avaler, d’un gars constamment assailli par la tristesse que lui inspire la misère qu’il observe autour de lui, d’un gars né au cœur d’un milieu ouvrier et qui aurait pu en demeurer prisonnier. C’est l’histoire d’un gars à qui un énième whisky fait de l’œil, d’un gars obnubilé par sa mélancolie, d’un homme ordinaire avec ses petits problèmes amoureux et son désir d’enfant qui se heurte à trop d’écueils. C’est l’histoire d’un gars qui aimerait aller se recoucher, mais qui sait pertinemment que tant d’hommes ont traversé leur vie dans le demi-sommeil de l’apathie, sans s’engager auprès de quoi que ce soit, ni de qui que ce soit. Il est si aisé de se contenter de multiplier les voyages et les ivresses, les petites démissions et les joies éphémères.

Il est si aisé de collectionner les amertumes, sans goûter à quel point l’existence nous épargne le pire. Au lit avec celle qu’il aime, Patrick Roy parvient, malgré sa propension à broyer du noir, à mesurer sa « chance, celle d’être où je suis et je pense / à elles, à eux — quand je dis eux, je dis ceux / des défaites usuelles, les perdants de l’automatisation / des procédés, les déroutés qui cherchent leur place / une job, un autre verre de draft et qui titubent / le matin devant le Broue Bar, quand je dis elles, je dis / celles qui n’ont jamais de break, cette mère qui boite / et traîne sur la 5e Avenue trois enfants et six sacs / d’épicerie, la serveuse du Planète Œuf qui s’éponge / le front pendant qu’un client se plaint / de son omelette en disant tu vois ben / tabarnac qu’elle est pas cuite — je leur souhaite / quelquefois des choses simples ».

Je ne vous apprendrai rien si j’écris que l’amour n’abolit pas les injustices, mais je me souviens en lisant Patrick Roy de ce qu’il y a de puissant et de doux dans le geste de résister (le mot est de lui) à deux à l’appel du désespoir. Pompéi est le plus lumineux des livres pessimistes.

Mon ami Shawn
Shawn Cotton (Jonquière LSD, Les armes à penser) n’est pas un ami — je ne le croise qu’à l’occasion au Port de Tête à Montréal où il est libraire — mais c’est néanmoins l’impression d’avoir des nouvelles d’un ami qui m’habite en feuilletant La révolution permanente et autres poèmes, son plus récent recueil. Je renoue avec un Shawn qui semble toujours se plaire à se réfugier dans la nuit et qui, courageux, semble aussi toujours nourrir beaucoup d’espoir envers l’aurore, même si elle l’a souvent déçu.

Je découvre par ailleurs un Shawn dans lequel je me reconnais davantage que la dernière fois, un Shawn avec encore des étincelles dans les yeux, mais moins chien fou. Shawn porte comme vous et moi, comme nous tous qui vieillissons, le poids de moins en moins facile à ignorer de tous ceux et celles qu’il aimait et à qui on aura interdit de poursuivre leur chemin. Shawn porte avec lui ses morts, et continue de leur parler : « Tu es au lieu-dit de La Bouche d’Ombre / avec tous les noms d’amis perdus / ceuses qui vivent dans le dedans de nos voix / quand la nuit se fait triste et volubile / ma nuit boule de crâne / ta nuit jours en miettes ».

Et la révolution permanente, soudainement, consiste peut-être moins à vouloir tout casser (même si c’est tentant) qu’à simplement refuser de s’éteindre, qu’à simplement savoir célébrer la splendeur de vivre, qu’à simplement se laisser être bouleversé par un refrain ancien, qu’à simplement croire encore à l’apaisement de toute angoisse que permettrait la chaleur d’un corps : « moi j’habitais la misère / celle qui s’oppose au rêve / maintenant j’ai ta maison des fous / et son jardin de temps flou ». Shawn Cotton alimente ma foi en ce que nos meilleures années se trouvent devant nous.

La promesse de Virginia
Je découvrais il y a quelques mois l’œuvre de la peintre, romancière et poète eeyou Virginia Pesemapeo Bordeleau (L’enfant hiver, Poésie en marche pour Sindy), qui souligne cet automne quatre décennies de vie artistique. Son magnifique livre Ourse bleuePiciskanâw mask iskwew rassemble pour l’occasion des reproductions de ses plus éblouissantes œuvres, toutes accompagnées d’un poème.

Si j’aime beaucoup lire les poètes de mon âge, j’aime aussi fréquenter la sagesse d’une femme de près de quarante ans mon aînée, qui m’enseigne à déceler dans le paysage les signes qu’il existe peut-être quelque chose de plus grand, à distinguer la vraie compassion de la méprisable pitié, à chérir ceux qui m’ont mis au monde, à ne jamais cesser d’être généreux envers les autres et la vie. Virginia — je me permets de l’appeler par son prénom, c’est l’intimité à laquelle nous convie sa poésie — parvient même à me réconcilier avec la douleur de savoir que tout un jour prend fin.

Je choisis de croire que Virginia ne me ment pas lorsqu’elle me fait la promesse que l’espérance triomphe de tout. « Parfois, par moments, à diverses époques, / j’ai cru mon cœur à l’agonie, / déshydraté à force de pleurs, / engourdi par les deuils, / refroidi par la peur de vivre. / J’ai laissé la mort ronger mes forces vives / et la solitude grignoter la chair sur mes os. / Puis, dans ce tombeau sans espérance, / le fossile s’est remis à palpiter. »

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