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Les Murmures de lumière

Les Murmures de lumière

Par Marie-Éve Sévigny, publié le 01/03/2002
Ils se taisaient au premier claquement de serrure, me leurraient sur la profondeur de leur sommeil. Dès que je pénétrais dans l’encombrement ordonné de la librairie, ils redevenaient rayons, papier, encre, enfouissaient leurs maximes et leurs vers sous l’édredon de leur poussière.
Dans cette immensité muette et obscure, je croyais être le premier bruit, et le carillon de mes clefs donnait le la d’une longue euphonie. Les tuiles cancanaient sous mes talons ; la monnaie se racontait sa journée d’hier en rigolant dans le tiroir-caisse ; la cafetière se permettait un dernier ronflement avant de réveiller les libraires. Rêveusement appuyée contre un rayonnage, ma tasse à la main, je m’abandonnais à cette paix orchestrée.

Il n’était pas dix heures que je déverrouillais la porte, prise de pitié pour M. Morris, qui écrasait son nez gelé dans notre vitrine. Il me saluait sans me voir à travers ses lunettes embuées, jetait ses journaux sur le comptoir, faisait un bref tour de piste jusqu’aux bandes dessinées, avant de réclamer les albums que nous gardions à son nom. Absorbé par la signature de son chèque, il m’accordait sa blague de la semaine :

— Ariane, connais-tu celle des deux blondes qui s’en vont visiter l’O.N.U. ?

Le secret de notre entente : il avait l’humour d’un rapport d’impôt, et moi l’appréciation subtile d’un troupeau d’otaries. À plat ventre sur le comptoir, nous battions d’ailleurs la mesure de notre hilarité quand Léonard est entré en se traînant les pieds.

— Hé, Léo ! Sais-tu pourquoi les politic…

La douleur du regard a rayé la gaieté. Hormis ce visage balafré de chagrin, seule une craie sur un tableau ou une fausse note de violon aurait pu susciter chez nous une crispation aussi brutale. Léonard souffrait. Depuis trois semaines, deux jours et quarante-six minutes, il attendait que cela cesse. Il roulait des yeux d’aveugle, paniqué dans l’obscurité de sa nuit, qui lui imposait désormais les tâtonnements, lui refusait tout point d’appui, tout autre guide que le cillement diffus de cette douleur qui lacérait ses entrailles vides. Le moindre de ses souffles le faisait chavirer, chacun de ses pas basculer dans le néant. Déjà épuisé de lutter contre le raz-de-marée, il s’y abandonnait, se contentait de dériver.

La peine de Léonard suscitait chez les clients deux réactions bien différentes : une gêne balourde lestée d’épouvante, qui poussait, par exemple, M. Morris à remettre son affreuse tuque bourgogne sur ses trois cheveux et porter ses journaux à sa femme, dans le coupable contentement d’être préservé ; ou encore, chez plusieurs autres, une compassion brodée d’expérience, une présence émue, bienveillante, qui restait pudiquement à distance. Car tout l’art du soutien revenait à percer le silence, remplir le vide. Trouver les mots. La librairie en regorgeait. Restait à choisir les meilleurs.

L’affluence habituelle du samedi a donc pris les allures d’une visite d’hôpital. Sœur Dolores a poussé vigoureusement la porte, précédée d’un énorme cabas ; de sous ses couvertures de l’Armée du Salut, elle a sorti deux bouteilles de vin de messe et La Pesanteur et la Grâce, de Simone Weil : « Non, non, ne le dérange pas : dis-lui simplement que la paix qu’il cherche, elle est là. » M. Boily, le professeur de philosophie, a étiré le cou au-dessus d’un rayon, puis soupiré avec exaspération : « In-cro-ya-ble ! Vous, les religieux, avez le don de flairer le converti chez le désespéré ! Arrivez en ville, ma sœur : Dieu est mort ! ” Il m’a tendu De la tranquillité de l’âme, de Sénèque : « Tiens : quitte à entreprendre un cheminement, autant commencer par le début ! » La timide Mme Coutu s’est témérairement immiscée dans la querelle : « Et pourquoi devrait-il réfléchir ? Changeons-lui plutôt les idées : rien de mieux qu’un bon roman noir pour rire jaune ! » Chacun prescrivait la médecine qui l’avait guéri : « Il n’a jamais lu Rilke ? Ah bien, ça explique tout ! » « Moi, madame, sans Hermann Hesse, je serais encore fiscaliste ! » « Comment ça, pas sérieux, le Marsupilami ? » Les clients s’improvisaient libraires, voletant d’un rayon à l’autre au rythme de leurs souvenirs de lectures : en quelque sorte, ils redonnaient à Léonard les fruits de ce qu’il avait semé.

Les vitrines silencieuses de la librairie scintillaient du crépitement des paroles. Dialogues entre libraires et visiteurs, entre clients eux-mêmes, simples étrangers pourtant unis d’une conscience commune : que dans les vertiges d’une existence, on pouvait s’accrocher au livre ; on pouvait saisir les mots, les empiler autour de soi, dresser contre l’absurdité les remparts de la sagesse. Car le livre en était témoin : le chagrin de Léonard, comme tout ce que nous avions vécu, avait été mille fois connu, questionné, traversé, écrit. Et, dans ce cycle universel, nos grands drames faisaient bien humble figure. Les mots des autres précédaient, éclairaient notre route : d’auteur à lecteur, l’humanisme se faisait la courte échelle.

Le claquement de la serrure, puis des disjoncteurs, a imposé le silence et l’obscurité. Seule, engourdie d’une heureuse fatigue, j’errais d’un rayon à l’autre, incapable de m’arracher à cette forteresse de beauté. L’âme recueillie, je me suis accroupie, dans le coin le plus sombre de la boutique, le regard rivé aux tablettes chamarrées, qui irradiaient de bonté.

On aurait pu croire au frémissement de l’air. Mais, en tendant l’oreille, on devait reconnaître la constance du bruissement. Graduellement, le son précisait ses contours, s’affinait en mots ; le bruit accédait à la conscience par le langage. Et, après avoir retenu si longtemps leur verve, les livres ont laissé jaillir la lumière de leurs murmures :

C’est chose tendre que la vie et aysée à troubler…

Et cependant dressé en nous/Un homme qu’on ne peut pas abattre/Debout en os et les yeux fixés sur le néant/Dans une effroyable confrontation obstinée et un défi.

Une journée douce de printemps, ou bien un matin mouillé d’automne, vous sentirez en votre cœur une chose inexprimable et vivante s’étirer voluptueusement…

La vie : présence, musique, tendresse qui parfois, pour un bref moment, nous sauvent.

Regarde. L’essentiel est dans ce que tu oublies et qui se tient devant toi.


Leur sérénité, si simple, n’était qu’à prendre. Et, blottie sur mon coin de moquette, je ne me lassais pas de les voir échanger, confronter leurs rayons. Éclairer le monde de leur modeste harmonie.

Un mouvement, non loin de moi, m’a fait sursauter. Appuyé contre le mur, les bouquins de ses clients sur son cœur, Léonard écoutait la clarté, lui aussi.

— Tu as entendu ? , lui ai-je chuchoté, de peur que les voix ne s’éteignent.

Il a hoché tranquillement la tête.

Ça fait trois semaines que je dors ici.

Où ça ?

— Au creux de la lettre « e ».

La mélancolie de son sourire se tendait vers les étoiles.


***


Les Essais, Montaigne, Hachette/La Pochothèque
Regards et jeux dans l’espace et autres poèmes (Les Solitudes), Saint-Denys Garneau, Typo/Poésie
Œuvres complètes (t.1) : Romans, récits, souvenirs 1900-1919 (La Guérison), Colette, Robert Laffont/Bouquins
Un visage appuyé contre le monde, Hélène Dorion, Noroît/Ovale
L’Enchantement simple, Christian Bobin, Gallimard/Poésie
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