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Le Premier soleil

Le Premier soleil

Par Michel Pleau, publié le 01/11/2002
Un matin, il y a très très longtemps, le soleil s’est levé pour la première fois. C’est à ce miracle que nous convient les poètes lorsque, pour la première fois, ils publient leurs textes. En effet la voix d’un nouvel artiste est une lampe qui éclaire notre nuit intérieure. Et c’est toujours avec émotion qu’un lecteur de poème assiste à la renaissance continuelle de la parole lyrique.
Poèmes du lendemain

À chaque automne depuis 1989, le Festival international de la poésie de Trois-Rivières décerne le prix Piché de poésie. Cet honneur, qui porte le nom du grand poète trifluvien Alphonse Piché, souligne le travail de création en poésie chez la relève de tout âge. Cette année, la distinction est accordée à Andréa Raymond pour La Main déchantée. Quant à la mention spéciale, elle va à Nicole Gagné pour La Lenteur du désert. Le recueil Poèmes du lendemain 11 contient les textes des lauréats 2002.

Andréa Raymond est née à Ottawa, de père québécois et de mère anglo-canadienne. Elle a grandi en milieu bilingue et a fréquenté des écoles de langue française. Elle nous parle de La Main déchantée.

« Je crois que ma “main” de poète a subi et continue de subir un changement de ton, une évolution vers la voix qui est et sera la mienne. En même temps, l’écriture a atténué mes prétentions, et m’a fait perdre beaucoup d’illusions sur la poésie. Perte salutaire... Je commence à comprendre que les mots mènent des vies secrètes à l’intérieur de nous. Chaque texte ne forme qu’un épisode de la vie d’un mot, que ce texte découle de la plume de Molière ou du livret d’instructions d’un grille-pain. Tous ces épisodes confèrent à chaque mot un caractère particulier. Mais ce caractère évolue constamment. Les mots demeurent près de nous, tout en restant loin de nous, parce qu’ils vivent des vies parallèles aux nôtres. La rencontre fortuite d’un mot et d’un poète devient l’image linguistique de la rencontre entre deux êtres. Dans la même foulée, la publication de mon recueil représente la réalisation d’un grand rêve, que j’ai nourri en secret, en marchant près du canal ou de l’université d’Ottawa, ou en me promenant sous les grandes tours à Toronto. Je tenais à ouvrir la porte à cette rencontre possible entre un lecteur et un poème, et j’osais rêver qu’un jour, dans dix ou vingt ans, quelqu’un pourrait peut-être tomber sur mes mots et s’y reconnaître... quitte à s’y rencontrer pour la première fois, comme je me rencontre moi-même dans les mots de Giguère, Uguay ou Miron. Grâce à Gaston Bellemare, à l’UQTR, et au Festival International de la Poésie de Trois- Rivières, ce rêve s’est réalisé... et beaucoup plus tôt que je ne l’aurais cru ! Le Festival m’a permis d’échanger avec des poètes talentueux, intéressants et chaleureux, venus du monde entier, et de me sentir enfin à l’aise avec cette vocation bizarre. On écrit parce qu’on ne peut pas s’en empêcher, parce que, comme l’écrivait René Char “ les mots savent de nous ce que nous ignorons d’eux. ” »

Nicole Gagné, l’auteure de La Lenteur des déserts, nous parle également de l’importance de la poésie dans sa vie.

« Attirée par la poésie depuis l’adolescence, je suis arrivée à l’écriture poétique à l’âge adulte fascinée et tirée par elle, au terme prétendu d’une psychanalyse, dans le besoin, sinon l’urgence de dire, et le plaisir inassouvissable des mots. Je suis un jour entrée en poésie comme on entre chez soi après avoir pris soin de laisser entrebaîllée la porte du cœur. Je dis “entrebaîllée” parce que sans cette ouverture au senti, au ressenti, aucune parole n’aurait pu filtrer les labyrinthes d’une pudeur trop bien scellée, voire d’une censure consciente très bien rodée. Et puis tout bien pensé, je ne suis pas sûre que j’ai pris la parole. Mais devant la page encore blanche, un langage s’est organisé et s’organise dans le souffle de mots venus de dynamismes intérieurs personnels et collectifs comme d’autant de remous émergeant des origines.

Si je devais décrire mes poèmes à ce jour, je ne trouverais probablement rien à dire qui soit plus juste que les commentaires du jury du Prix Piché, qui décrit ma démarche dans les termes d’une poésie sensuelle où l’imaginaire naturel occupe une place de choix, à cela j’ajouterais que l’inscription d’amours multiples (amour pris ici au sens large) dans le tissu de mes racines et la chaîne des jours. On ne peut écrire des poèmes sans fréquenter les poètes et se laisser habiter par eux, c’est bien connu. J’écris donc enveloppée d’influences multiples qui se renouvellent et s’accumulent aussi au fil de mes lectures et, parmi ces fréquentations particulières, citons : Marie Uguay, Jean Royer, Gabriel Lalonde, Louise Dupré, Hélène Dorion et j’en passe.

Être publiée, pour moi, c’est être reconnue socialement à un moment donné de mon histoire. Cette reconnaissance me dynamise, bien sûr, mais elle m’autorise aussi à me laisser porter encore davantage par la poésie et à l’installer au cœur de ma vie. »

L’écrin des jours

Normand Génois est né et vit à Saint-Raymond de Portneuf. Il vient de faire paraître L’Écrin des jours dans la fameuse collection Initiale aux Éditions du Noroît. Cette collection « veut favoriser l’émergence de ces voix qui feront la poésie d’aujourd’hui et de demain », nous dit l’éditeur. J’ai demandé à Normand Génois de définir la poésie et voici sa réponse : « Poésie, parfum subtil, jardin sauvage et fragilité de l’espace. Cogner sur l’écorce avec sa jointure pour sonder le cœur de l’arbre. Un reflet sur le noir de l’étang. Je touche l’âme. » C’est dire comment la poésie chez lui est une véritable incarnation. Parlant de son recueil, il ajoute : « L’Écrin des jours exalte la lumière, questionne l’univers. Une liberté sauvage nous appelle, chemine un sentier où le vertige nous ravit. L’Écrin des jours s’ouvre et se ferme sur l’amour, cette dérive qui nous protège de l’abîme. »

Et les lectures du poète ? « J’ai découvert Marie Uguay dans un film au cinéma Cartier. En 1992, en Bretagne, Pessoa me bouleverse. Disparitions de Paul Auster, les recueils de Paul-Marie Lapointe, Hélène Dorion, mes amis Jacques Ouellet et Catherine Fortin me donnent le goût d’écrire tous les jours, de peaufiner ma recherche. Écrire de Marguerite Duras fait le reste. Je subis aussi sans doute les influences de Théodore Monod, Nancy Huston et Julos Beaucarne. » Et finalement, que représente la publication d’un premier livre ? « Publier, c’est un peu comme entrer dans l’âme du lecteur, lui lire dans l’oreille à voix douce, lui offrir un regard différent sur l’univers. »

Et c’est ainsi que des nouveaux poètes, chaque jour et partout dans le monde, font se lever à nouveau le soleil pour la première fois.


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Poèmes du lendemain 11, Collectif, Écrits des Forges
L’Écrin des jours, Normand Génois, Noroît
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