Chroniques

Littérature québécoise

Les libraires - Numéro 92
La persistance du désir

La persistance du désir

Par Stanley Péan, Les libraires, publié le 07/12/2015

Comme tout mélomane québécois épris de radio et de notes bleues, je garde un souvenir ému de fins de soirée, voire de nuits entières, bercées par les choix musicaux et les commentaires de Gilles Archambault, qui fut pendant longtemps animateur et réalisateur d’émissions de jazz diffusées à Radio-Canada. Et comme les mélomanes les plus curieux, j’ai pris au fil des ans l’habitude de retrouver cette voix dans un tout autre contexte, celui d’une œuvre littéraire imposante et néanmoins placée sous le signe de la discrétion et de l’élégance : une vingtaine de romans, une douzaine de recueils de nouvelles ou de chroniques et une poignée de récits autobiographiques.

Un dénominateur commun confère à l’ensemble son admirable cohérence : la voix d’Archambault, évidemment, son ton posé, juste, près de celui de la confidence, son ton volontiers enclin à la taquinerie et à l’autodérision, ce ton toujours teinté de la douce mélancolie des êtres qui savent le bonheur aussi difficile à saisir que fugace. Ce n’est certes pas un hasard s’il a autrefois intitulé un de ses romans À voix basse : ce titre faisait quasiment figure de programme esthétique, de déclaration de principes. Souvent, mais pas toujours, il a prêté cette voix au grain si particulier, aux inflexions uniques à des personnages qu’on imaginait sans doute à tort lui ressembler : des hommes tranquilles, arrivés, dirait-on, à l’âge mûr prématurément, portant avec un brin de lassitude le poids des années passées et parfois perdues et une certaine tristesse aussi.

Dans Doux dément, son plus récent roman, il met en scène un écrivain nommé comme lui Gilles Archambault, un retraité de la radio d’État, octogénaire, veuf depuis peu et certes un brin mélancolique. Inconsolable de la perte de cette épouse qui a partagé sa vie pendant un demi-siècle, ce Gilles Archambault mène une vie relativement paisible et sans trop de heurts, entre les occasionnels dîners avec les collègues, les échanges avec son fils et l’évocation constante des autres chers disparus de son existence qu’il se sait à la veille de retrouver dans l’oubli. La solitude lui pèse et le silence du foyer où il a vécu avec cet amour en allé est profondément pénible. De son propre aveu, il est « à l’âge des souvenirs. Les plus heureux sont les plus douloureux ».

Surgit Anouk, de trente-cinq ans sa cadette, une femme fougueuse, qui sait encore croquer dans la vie à pleines dents. Elle a peut-être fréquenté son œuvre romanesque ou ses émissions de radio, peut-être pas, il n’en sait rien et ne tient au fond pas à le savoir. Avec elle, il redécouvre le plaisir de dialoguer avec une femme, lui qui n’a pourtant jamais rien eu du tombeur. Ils se voient souvent, discutent de tout et de rien, mais de musique quand même. Et quoiqu’il éprouve pour elle un désir qu’il n’ose avouer (même quand il en constate, gêné, les preuves physiques), le doppelgänger de l’auteur ne passera pas à l’acte. Anouk lui fait du bien, c’est déjà plus qu’il n’espérait du crépuscule de son existence. Pour peu qu’on soit amateur de jazz, à l’instar de l’Archambault de la fiction ou l’Archambault du monde réel, on pourrait songer à ce vieux standard, The Nearness of You.

Roman autobiographique? En apparence seulement, sans doute : fin renard, Gilles Archambault joue avec les attentes et les préconceptions du lecteur, qui sera tenté de croire qu’il a sous les yeux le récit authentique et impudique de la vie de l’auteur. Même si on y croise des personnages réels appartenant à l’entourage de l’écrivain, nous restons dans le domaine de la fiction, astucieusement mise en scène. Dans cette écriture délicate, sans excès ni sensiblerie, Gilles Archambault a fait œuvre de jazzman : comme Lester, Dexter ou Zoots qu’il admire tant, il a pris quelques fragments de son existence et s’en est servi pour improviser une envoûtante petite musique de nuit.

Le désir comme une hantise
Après des études en musique, Tessa, l’héroïne des Maisons de Fanny Britt, a mis de côté son rêve de faire carrière de chanteuse lyrique. Elle s’est rangée, s’est casée et a fait trois garçons avec son bien-aimé Jim. Aujourd’hui à la fin de sa trentaine, elle gagne sa croûte comme agente d’immeubles et s’efforce de ne rentrer pas trop tard le soir dans ce foyer familial qui est à la fois un havre de sécurité et une sorte de prison. Au contraire du héros et narrateur de Doux dément, on pourrait dire qu’elle a toute la vie ou du moins encore bien des années devant elle. D’où lui vient alors ce sentiment d’insatisfaction qui la ronge sournoisement?

Quand, au début du roman, on fait sa rencontre en compagnie d’une cliente, rien ne laisse présager qu’elle se fera entraîner dans un cyclone émotionnel. Cette femme en instance de divorce qui a retenu les services de Tessa pour la mise en vente de sa maison conjugale, c’est l’épouse de Francis, l’amour des 20 ans de notre héroïne. Pourquoi n’a-t-il pas refusé de faire affaire avec la courtière en prenant connaissance de son nom? Que tente-t-il de faire renaître entre eux, en lui fixant ce rendez-vous dont elle redoute l’issue? Car le désir est un fantôme qui continue de vous hanter longtemps après la fuite de l’être cher. Lui a-t-elle jamais pardonné leur échec sentimental d’antan? Blessée par toutes ces années à chercher Francis partout, « dans les chansons, les films, et les milliers de pas parcourus sur les trottoirs de [s]a ville », Tessa succombera-t-elle à la tentation, sachant qu’elle y jouera sa vie de couple, sa vie de famille et tous les autres aspects de l’existence qu’elle s’était construits?

Après s’être imposée dans le paysage théâtral québécois comme dramaturge (Couche avec moi c’est l’hiver, Bienveillance) et comme adaptatrice (Après la fin, Autobahn), après un livre destiné à la jeunesse (Jane, le renard et moi) et un essai sur la maternité (Les tranchées), Fanny Britt nous offre un premier roman sur les thèmes des rêves déçus et de la trahison des idéaux. Dans cette langue cinglante, efficace qui est sienne, elle signe sans contredit une œuvre maîtrisée comme le sont rarement les premiers romans. Doublé de réflexions sur le couple, la fidélité, la maternité, Les maisons démontre que, peu importe le genre littéraire qu’elle exploite, Britt compte parmi les écrivaines et écrivains québécois contemporains qui comptent.

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