L’écrivain et son spectre

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Autoréférentiel, le roman ? Éclipsée après avoir été pendant un temps omniprésente en littérature québécoise, la figure de l'écrivain effectue un retour en force ces derniers temps. Effet secondaire de la vague de l'autofiction ? Le hasard a le dos large, et c'est peut-être à lui qu'il faut attribuer la parution quasi simultanée de toutes ces livres mettant en scène des écrivains, aspirants ou aguerris, aux prises avec les affres de la création… et avec la vie ! Qu'on songe à Je n'aime que toi de Claude Fournier, qui sort simultanément en version romanesque et filmique, au controversé Discours de réception d'Yves Gosselin, à Continuer d'Olivier Duculot… ou aux œuvres retenues ici.

Hors du noir

On connaissait Daniel Da pour les Aventures hallucinantes de Gusse Oualzerre (L’Effet pourpre), pastiches de polars vendus dans ces petits sacs dans lesquels on garde les pièces à conviction lors d’enquêtes criminelles. Avec Un été de faiblesse, il s’autorise une excursion hors de l’univers de son détective privé. Même s’il a quitté le registre du roman noir, il est question d’un cambriolage à réaliser (la casse du siècle, qui n’aura cependant pas lieu), d’une mort violente (celle du bien-nommé Bellemort) et d’une séquestration. En effet, Marcel, le héros et narrateur, est kidnappé par Céline, l’employée obèse du dépanneur d’en face, qui requiert son aide pour écrire en une dizaine de jours son roman promis à la gloire outre-Atlantique.

« Nous allons écrire le plus beau roman à avoir été commis à l’intérieur de nos frontières matriarcales depuis l’incontournable Ouf ! de Marguerite Bombardier. (…) Si les figures de proue de notre histoire littéraire — de Marguerite Conan à Marguerite Tremblay en passant par Marguerite Laberge — sont arrivées à créer des œuvres vraies, authentiques, crédibles et significatives, ce ne fut qu’au prix d’un dur, d’un incommensurable et d’un incessant labeur. » Tel est donc le projet farfelu et candide de la Céline, qui au contraire de Daniel Da n’y connaît strictement rien en littérature.

Avec ses clins d’œil à L’Hiver de force et aux auteurs du Voyage au bout de la nuit et de À la recherche du temps perdu, ce roman décapant témoigne de la même impertinence, du même ludisme que les précédents. Partagé entre sa fascination manifeste pour les schèmes du roman noir et le désir de les tourner en dérision, Daniel Da se paie une bonne rigolade aux dépens de la littérature en général. Rédigé dans une langue près de l’oral, irrévérencieux à l’extrême, pourvu qu’on ait un brin d’humour, Un été de faiblesse apparaît comme le meilleur de Da à ce jour.

Madame et son fantôme

De l’humour, Sylvie Desrosiers en a manifestement à revendre, elle qui sévissait autrefois sous le pseudonyme d’Éva Partout dans les pages du défunt magazine satirique Croc et qui signe depuis plusieurs années la désopilante série « Notdog » pour le plus grand plaisir des jeunes lecteurs. Même si son œuvre n’exclut pas des pages plus sombres (par exemple, les romans jeunesse Au revoir, Camille ! et Le Long Silence, ou encore le récit autobiographique Le Jeu de l’oie, tous parus à La courte échelle), on reconnaît l’auteure à ce ton ironique et vivifiant qui représente sa marque de commerce.

Ce Voyage à Lointainville, c’est celui de la romancière Léa Latulippe, qui se rend en auto à un salon du livre dans une région excentrée. En route, elle fait une rencontre des plus inhabituelles en la personne du spectre d’un noyé qui lui apparaît sur sa banquette arrière. De telles prémices pourraient évoquer un roman de Stephen King, mais Desrosiers privilégie naturellement le registre de la fantaisie plutôt que celui de l’épouvante, d’autant plus que comme sa Léa, la romancière refuse de céder à cette tendance à confondre les histoires tragiques et les histoires profondes…

Tout humoristique qu’il soit, ce roman comporte un fond de tristesse — notamment sur la question des rapports amoureux, dont Léa dresse un bilan tristounet. Quand elle esquisse une typologie de tous ces hommes qui sont passés dans sa vie, sans doute parle-t-elle au nom de ces quadragénaires qui se voient vieillir dans le célibat, avec la crainte de finir leur vie seules. Encore heureux que Léa puisse compter sur la présence de son fils Luc, dont elle partage la garde avec un ex qui a cédé au démon du midi. L’amour vrai et durable se présentera-t-il entre deux séances de signature dans ce bled perdu au milieu du blizzard, ou madame devra-t-elle se contenter de son fantôme qui embaume le petit poisson des chenaux ? Les paris sont ouverts… et jusqu’au dénouement de son histoire, Desrosiers multiplie les cocasseries.

S’il faut en croire un adage courant chez les anglos, you can’t judge a book by its cover (l’habit ne fait pas le moine). Et pourtant, l’illustration de couverture signée Bretécher confirme la parenté de l’univers de la bédéiste avec celui de Sylvie Desrosiers, qui signe ici un livre fort amusant et moins frivole qu’on pourrait le croire.

Au banquet des vivants et des morts

Une superstition à la couenne dure déconseille de réunir treize convives à une même table. Pas du tout superstitieux, Samy Martel, protagoniste du Joueur de quilles d’Alain Beaulieu, a pour sa part invité pas moins de quarante écrivains du Québec et de France, vivants ou morts, à un hallucinant souper dans un resto parisien. Comment s’y est-il pris ? Rien de plus facile pour un auteur qui réalise ce fantasme dans le cadre fictif d’une œuvre romanesque. L’ennui, c’est qu’il doive interrompe son travail d’écriture, alléché par ce genre de proposition qu’on ne peut refuser, quand on est à son propre compte : celle de rédiger la biographie de l’infâme Rémi Belleau, homme d’affaires pas tout à fait recommandable.

Ainsi, les habitués de l’œuvre du romancier de la Vieille Capitale retrouveront en ces pages, avec un plaisir non négligeable, un héros familier (Samy Martel tenait le premier rôle dans Le Fils perdu, Québec Amérique, 2000) et un univers connu, campé avec une admirable attention aux détails. Entre le décès de son beau-frère et ami Sylvain et la quête de l’inaccessible étoile qu’est pour lui l’indépendance du Québec, Samy a toutes les raisons de remettre en question ses choix individuels et collectifs, ainsi que ceux de ses contemporains.

Méditation sagace sur le rôle de l’écrivain et de la littérature dans la société québécoise, plaidoyer en faveur du droit inaliénable au rêve, Le joueur de quilles paraît donc tout à fait à point, en ces temps où les orientations de nos dirigeants en matière de culture nous obligent à nous interroger sur l’avenir. Construit avec cette même minutie à laquelle Alain Beaulieu nous avait habitués, rédigé dans cette écriture conviviale et faussement simple qui avait fait le charme de sa «trilogie filiale», ce quatrième bouquin vient confirmer à la fois le talent du romancier et notre estime, qui en est la retombée juste et méritée.

Bibliographie :
Un été de faiblesse, Daniel Da, L’effet pourpre
Voyage à Lointainville, Sylvie Desrosiers, La courte échelle
Le Joueur de quilles, Alain Beaulieu, Québec Amérique, coll. Littérature d’Amérique

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