Énigmes et clés

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Un nouveau Suzanne Jacob : voilà déjà qui est de bon augure pour la rentrée littéraire automnale québécoise ! Aux dérives géographiques et psychologiques des Fugueuses, on ajoutera l'amusante intrigue pseudo-policière du Musée des introuvables de Fabien Ménar, roman situé dans le milieu de l'édition québécoise, et enfin les délires pseudo-biographiques de Patrick Nicol dans La Blonde de Patrick Nicol… et l'on obtiendra ce tour d'horizon fort prometteur pour la saison qui débute en notre République des lettres.

Bougent, mère et filles

Certains écrivains, dont souvent les meilleurs, n’hésitent pas à creuser un même sillon, donnant au lecteur inattentif la fausse impression qu’ils se répètent alors qu’ils se réinventent plutôt. Sans qu’il s’agisse à proprement parler d’une suite, le nouveau Suzanne Jacob s’inscrit dans le sillage thématique du précédent, Rouge, mère et fils (Seuil, 2001), qu’il prolonge et approfondit en quelque sorte. Saga familiale touffue et dense, Fugueuses propose en filigrane de son intrigue haletante, digne d’un roman d’aventures, une méditation sur les aléas parfois impitoyables et souvent impénétrables de l’hérédité. L’ouvrage aborde aussi la question de la filiation mère-fille, thème fondamental s’il en est dans l’œuvre de l’auteure de L’Obéissance (Seuil, 1991).

À la faveur de la maladie qui cloue leur mère au lit, les jeunes Alexa et Nathe entraînent leur pote au prénom prédestiné (Ulysse) au-delà des limites de Carouges, le bled perdu au bord du fleuve qu’elles habitent, vers le Nord. Tout au long de leur odyssée qui les mènera jusqu’à Aiguebelle, jusqu’au giron de leur arrière-grand-mère Blanche, se mettront en branle les rouages et les mécanismes de la construction/déconstruction du réel et de l’Histoire telle que vécue par quatre générations de femmes. Des secrets inavouables aux mensonges nécessaires, des cruautés tues aux vérités crues, l’implacable Suzanne Jacob ne ménage pas plus qu’à l’accoutumée ses protagonistes ou ses lecteurs au fil de cette biopsie de la vie de famille et de clan.

Comme toujours, Suzanne Jacob campe ici des figures féminines qui en imposent, à la psychologie finement cernée. Sur le plan de l’écriture également, Fugueuses s’apparente à Rouge, mère et fils, où les voix narratives de la romancière et de divers personnages s’entrecroisaient dans une vertigineuse polyphonie. Plus encore, selon les propres mots de la romancière, en entrevue dans l’hebdomadaire Voir, le livre renoue avec les «figures de fuite qu’on retrouve, par exemple, dans Les Aventures de Pomme Douly» (recueil de nouvelles paru chez Boréal en 1988). Véritable tour de force romanesque, non seulement Fugueuses témoigne-t-il de la maestria de l’écrivaine, mais il confirme son statut parmi les voix essentielles de la littérature d’ici, celles dont l’absence nous serait insoutenable. À lire, donc, impérativement.

Casse-tête de lettrés

On ne compare pas oranges et carottes, nous apprend la sagesse populaire. Aussi, je ne vous ferai pas l’affront de placer sur une même jauge une romancière confirmée comme Jacob et Fabien Ménar, dont Le Grand Roman de Flemmar (Québec Amérique, 2001) m’avait davantage agacé que plu. J’ai eu cependant le plaisir de constater, avec Le Musée des introuvables, les progrès du jeune auteur, qui est également prof de littérature au collégial, détail biographique pas anodin, vous verrez…

Un matin de la rentrée automnale, les libraires reçoivent simultanément une dizaine de romans publiés par autant de maisons d’édition, portant le même titre (Notre pain quotidien) et les mêmes sibyllines initiales (F. S.) en guise de signature. Ces bouquins forment un ambitieux ensemble romanesque de plus de 3000 pages qu’un critique dithyrambique résumera en une formule impayable :
«Wagner mis en mots par Rimbaud assisté de Lao-tseu, Walt Disney et d’Aubigné.» L’émoi du milieu littéraire québécois cède toutefois la place à la consternation quand un, puis deux des éditeurs impliqués sont assassinés. Entre en scène le lieutenant Lemaître, un flic lettré (malgré l’apparente antinomie de la formule) chargé de l’enquête. Défilent alors sur la scène de cette drolatique comédie des apparences une suite de personnages hauts en couleur, dont la dynamique Clotilde, étudiante en littérature, Édouard Masson, libraire aux instincts mercantiles, sans oublier le héros du précédent roman de Ménar, Flemmar Lheureux, prof de littérature devenu libraire et qui n’a d’heureux que le patronyme. À leurs risques et périls, ces protagonistes et les autres feront de leur mieux pour faire la lumière sur ce mystère littéraire et policier…

Proche de La Semaine du contrat du regretté Jean-Marie Poupart (Boréal, 1988) et de Le Libraire a du flair de Richard King (Libre Expression, 2002), Le Musée des introuvables se révèle un faux polar et une vraie caricature de la faune littéraire et médiatique d’ici, pleine de trouvailles qui font sourire. Si vraiment le deuxième roman est une épreuve, alors Fabien Ménar l’a passée avec une note nettement au-dessus de la moyenne.

En finir avec l’autofiction

Il n’y a pas de hasard, aime-t-on répéter, ainsi que je me le disais au moment de faire suivre ma lecture du pseudo-polar de Ménar par le nouveau livre de Patrick Nicol. J’avais apprécié son Paul Martin est un homme mort (VLB éditeur, 1997), un pseudo-polar également, dans lequel le ministre du Chiffre d’un pays étrangement semblable au nôtre était retrouvé mort dans des circonstances étranges. La réalité n’imitant pas forcément la fiction, notre Paul Martin est désormais premier ministre, tandis que Patrick Nicol signe cet automne La Blonde de Patrick Nicol, un roman mettant en scène deux Patrick Nicol, dont on ne saurait dire lequel lui ressemble davantage.

L’un est écrivain en arrêt de travail, l’autre est prof de littérature. Le premier Patrick Nicol passe ses journées à s’occuper de son œuvre, de son jardin et de sa fille… Oh, il passe aussi beaucoup de temps à fantasmer en relisant Anna Karenine, à repenser à Madame Bovary et à L’Amant de Lady Chatterley, d’autant plus que Lyne, la mère d’une amie de sa fille, et lui ne cessent de jongler avec l’idée de ce qui aurait pu être entre eux deux s’ils n’avaient pas déjà été en couple. Le second Patrick Nicol a une blonde aussi, mais il est surtout le lecteur assidu et l’admirateur discret des livres du premier.

Résumé comme ça, le roman a l’air inutilement compliqué et je m’en excuse à l’écrivain, qui nous offre ici un petit livre simple et néanmoins riche, éblouissant d’intelligence et de sensibilité. Sans jamais forcer ses effets, il nous invite avec cet enchevêtrement de scènes réelles ou rêvées à nous interroger sur les thématiques de la vérité et du mensonge, de l’amour et de la fidélité, sur la vie qui passe en laissant derrière elle le cumul des ans. Un livre tout simple donc, et d’autant plus estimable.

Bibliographie :
Fugueuses, Suzanne Jacob, Boréal, 321 p., 27,95 $
Le Musée des introuvables, Fabien Ménar, Québec Amérique, 427 p., 24,95 $ (En librairie le 21 septembre)
La Blonde de Patrick Nicol, Patrick Nicol, Triptyque, 91 p., 18 $

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