A-t-on le choix des chemins qu’on emprunte?, se demande Martina Chumova dans Boîtes d’allumettes.

Cette chronique s’amorce non pas entre les pages d’un livre, mais dans un bac de vieux jouets et de vêtements de mon enfance, que ma mère a exhumé du fond d’un placard en prévision de la venue imminente de mon propre enfant. Pêle-mêle devant moi : chaussettes à talons élimés, petit marteau en caoutchouc, hochets, figurines de lutte, ma collection complète (et ridiculement imposante) de gommes à effacer. Reliez les points entre chacun de ces objets et contemplez le portrait d’une jeunesse choyée, heureuse et enviable. Mais ai-je vraiment été un enfant heureux?

C’est le soir, plus tard, et je marche avec ma blonde enceinte sur les trottoirs étroits du quartier résidentiel où mes parents vivent à Granby. Il fait noir, et au loin, au coin d’une rue, sous un lampadaire, des gamins sur leur vélo semblent jouer à repousser le moment où ils rallieront leur maison, et je me demande si, quelque part au fond d’eux, ces gamins ne cherchent pas aussi à étirer leur enfance, à repousser l’heure où il leur faudra prendre conscience que tout a une fin.

Puis ça me foudroie : je suis au coin d’une rue anonyme de Granby envahi par le souvenir d’avoir été un enfant mélancolique, malgré les câlins de ma mère, les « je t’aime » de mon père et tous ces jouets que l’on m’a offerts. Ou peut-être ai-je tout simplement confondu réalité et fiction, à force de lire trop de livres narrés par des enfants mélancoliques?

J’ai beaucoup repensé au cours des derniers mois au premier roman, paru en juin, de Martina Chumova, Boîtes d’allumettes. Peut-être parce qu’il y a dans ce livre de fragments souvent brefs les mêmes sentiments mélangés — tendresse et mélancolie — que ceux que fait remonter en moi l’évocation de mon enfance. À la différence (majeure) près que la tristesse douce qui imbibe chacune des pages de ce livre est indissociable de la douleur — parfois sourde, parfois vive — que suppose l’exil.

Née en Tchécoslovaquie, la narratrice de Boîtes d’allumettes quitte avec sa famille le pays des origines pour s’installer dans l’étroitesse d’un petit appartement montréalais. Elle quitte surtout le pays de l’enfance à mesure que lui sautent aux yeux les sacrifices de ses parents, leur incapacité à complètement se fondre dans leur nouveau pays, les angoisses qu’ils tentent de camoufler. Je n’ai pas vécu moi-même l’immigration, mais je me reconnais dans cet exil universel qu’ausculte Martina Chumova. Excusez la phrase pompeuse : ne sommes-nous pas tous des exilés du pays de l’enfance?

Allez savoir pourquoi, je repense souvent à ce chapitre dans lequel l’alter ego de Martina Chumova se rappelle avoir cueilli des bleuets avec son père dans les champs bordant l’aéroport de Québec. « Dans un pays où les étalages des magasins ne recèlent que peu de marchandises », les fruits de la forêt représentaient « une aubaine qu’on ne peut pas laisser passer », et son père conservera cette habitude même après avoir quitté la Tchécoslovaquie. Allez savoir pourquoi… en fait, je sais très bien que si ce chapitre m’émeut à ce point, c’est parce que Martina Chumova parvient à y traduire avec finesse ce moment vertigineux où l’insouciance se transforme, chez un enfant, en conscience lucide du fardeau que portent ses parents.

« A-t-on le choix des chemins qu’on emprunte? », se demandera la narratrice de Boîtes d’allumettes, une jeune mère prisonnière d’un emploi qui chaque jour l’anesthésie un peu plus, et d’une ville (Montréal) où dénicher un appartement dans lequel habiter vous donnera rapidement l’impression d’avoir été dépouillé de votre libre arbitre, tant le gros bout du stylo avec lequel vous signerez votre bail repose immanquablement dans la main du propriétaire.

« A-t-on le choix des chemins qu’on emprunte? », se demande-t-elle donc avant de se répondre à elle-même qu’il s’agit d’une « question oiseuse ». J’espère que Martina Chumova ne m’en voudra pas de la contredire et d’écrire ici qu’il s’agit d’une question essentielle, et que j’aime beaucoup que Boîtes d’allumettes n’ambitionne pas de la régler. « Si la littérature est notre dernier bastion de liberté », comme le prétend l’homme pour qui la narratrice raconte son passé, elle est aussi le lieu des questions obsédantes qu’il faut sans cesse se poser pour rester en vie, mais auxquelles il serait arrogant de prétendre avoir trouvé une réponse définitive.

A-t-on le choix des chemins qu’on emprunte? Bien sûr que non, bien sûr que oui. Chose certaine : personne n’a complètement le choix des images, des odeurs, des sons qui se déposent dans sa mémoire. Boîtes d’allumettes a ainsi parfois les allures d’une enquête, dans laquelle une femme contemple chacun de ses souvenirs refaisant surface, comme l’on scruterait une pièce à conviction, mu par le dur désir d’en percer le mystère.

Mais avec beaucoup d’humilité, Martina Chumova fait essentiellement le choix de respecter l’énigme des morceaux de quotidien qui l’habitent. Si Boîtes d’allumettes me hante à ce point, c’est probablement parce que ce roman correspond à l’idée que je me fais d’un roman qui présume de l’intelligence de ses lecteurs et qui s’abstient de lui dire ce qu’il devrait ressentir. Il y a quelque chose d’évanescent, d’insaisissable dans les émotions que tentent d’enclore ce roman, mais il y a surtout, quelque part sous la phrase, la conviction que ce n’est pas le travail de la littérature que d’épingler au mur de grands constats existentiels, que les livres qui prétendent avoir tout compris de la vie — ils sont plus nombreux qu’on le pense — ne sont en réalité que des mensonges (plus ou moins) habilement déguisés.

L’esthétique du fragment telle que la pratique Martina Chumova a la perspicacité de parler de la mémoire comme d’un patchwork parfois insondable mais dont le cœur, lui, connaît toujours le sens. Il existe peu de joie aussi totale dans la vie d’un lecteur que ce sentiment d’avoir été soi-même lu par un livre que l’on dépose. Je suis au coin d’une rue anonyme de Granby et ça me foudroie : la lecture de Boîtes d’allumettes m’a appris que j’avais moi-même été un enfant mélancolique.

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