Clairs-obscurs maritimes ou urbains

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Qu’elle nous embarque à bord d’un bateau de croisière qui vogue de l’océan Indien vers l’Angleterre ou qu’elle nous promène dans les rues d’un faubourg ouvrier montréalais, la littérature nous invite la plupart du temps à débusquer l’indicible part de mystère au cœur de nos existences. Tel est en partie le propos des récents ouvrages du romancier canadien d’origine sri-lankaise Michael Ondaatje et du nouvelliste québécois Daniel Grenier.

Et vogue le navire
J’éprouve toujours un bonheur considérable à retrouver la voix, le ton, le style d’écrivains que j’ai aimés, que j’aime encore, même de ceux que j’ai négligés sans raison valable. C’est en l’occurrence le cas de Michael Ondaatje, à qui je reviens avec La table des autres. J’y reviens, à vrai dire, avec un tel enthousiasme que j’ai peine à croire que la parution du Fantôme d’Anil remonte déjà à une douzaine d’années. Mais j’étais où, moi? Impardonnable!

Dans ce nouveau roman initiatique à saveur autobiographique, l’auteur du Blues de Buddy Bolden et du Patient anglais nous convie à un périple à bord de l’Oronsay, un navire sans doute assez similaire à celui qui emmena l’auteur, tout juste sorti de l’enfance, de son Sri Lanka natal (le Ceylan, à l’époque) jusqu’à la Grande-Bretagne. Au début de cette aventure nautique, le jeune double de l’écrivain, lui aussi prénommé Michael et surnommé Mynah, se voit relégué à « la table des autres », aussi loin que faire se peut de celle, plus prestigieuse, du capitaine. À ses côtés, siègent deux garçons qui deviendront ses amis – le turbulent Cassius et l’asthmatique introverti Ramadhin –, mais aussi d’autres passagers aussi douteux que savoureux, dont un botaniste qui semble avoir emporté avec lui les plus beaux trésors de la flore ceylanaise, un tailleur au silence lourd, un pianiste de jazz qui semble résolu à fuir son passé et cette femme qui cache des pigeons dans ses poches, se gave de romans à suspense qu’elle jette par-dessus bord dès qu’ils la lassent.

Évidemment, l’Oronsay devient vite le théâtre d’un huis clos maritime où, pour la première fois de leur existence, Mynah et ses comparses font l’expérience d’une intense proximité avec les adultes et leur monde, en l’occurrence un monde empesé par des conventions sociales héritées d’un autre siècle, dont cette hiérarchisation rigide des classes. L’une des principales sources d’intérêt du roman réside dans cette ambiance de magie et de mystère que sait si bien distiller Ondaatje. Cette ambiance baigne les rencontres entre le héros, ses amis et la faune bigarrée qui les entoure : je pense à la ravissante Emily de Saram, la cousine et confidente du héros; ou mieux, à ce prisonnier que l’on promène la nuit sur le pont supérieur, fers aux chevilles, inculpé pour un meurtre dont on ignore les détails.

Devenu adulte en Angleterre, Mynah se remémorera volontiers les détails de cette équipée et surtout se résoudra à l’idée que nous ne pouvons pas forcément élucider toutes les énigmes que la vie aura placées sur notre trajectoire. Ayant retrouvé la trace de Cassius, devenu artiste-peintre, Mynah s’étonnera de constater que les toiles de son ami, qu’il avait prises pour des tableaux abstraits, retracent en fait une étape cruciale de leur périple, alors que l’Oronsay traversait le canal de Suez. Chronique du passage d’un âge à un autre (voire d’un univers à l’autre) servie par un style brillant et efficace, l’Ondaatje nouveau nous fait voguer plus ou moins sur les mêmes eaux que les récents ouvrages de Michèle Plomer (Encre. Dragonville (t. 2)) et de Ook Chung (La trilogie coréenne), abordés en ces mêmes pages. Mais plus encore, il faut lire La table des autres comme une invitation à se laisser porter par les courants de l’imagination débordante d’un des romanciers majeurs de notre époque.

Envers et contre tout
L’irruption du mystère, de l’inattendu sur le parcours de protagonistes qui ne soupçonnent pas toujours la part d’ombre que recèle leur propre existence, voilà un motif éprouvé, qui a inspiré les auteurs de nouvelles depuis l’émergence du genre narratif bref. Pour le plus grand bonheur des amateurs, c’est justement celui qu’a choisi Daniel Grenier pour l’essentiel des textes réunis sous le savoureux titre de Malgré tout on rit à Saint-Henri. Ici, on croisera non sans un sincère étonnement le spectre du défunt Michael Jackson ou celui du légendaire Louis Cyr; là, un intello un brin blasé se masturbe (au sens propre comme au figuré) en citant son philosophe préféré pour tromper l’ennui; là encore, un chirurgien fait la funeste découverte du cadavre de son propre père sur une table d’opération.

Candidement, on s’était cru en territoire connu, dans ce faubourg modeste où Yvon Deschamps, Oscar Peterson et Florentine Lacasse ont vu le jour… Qu’on se détrompe : d’une nouvelle à l’autre, l’auteur nous promène en fait au royaume de l’insolite, certes, mais avec un souci d’hyperréalisme qui confère encore plus de force aux apparitions et aux événements incongrus dont Grenier parsème avec doigté ses délectables fictions.

Il y a ici un petit quelque chose qui rappelle Boris Vian, dans cette façon qu’ont certains personnages d’exposer crûment leur hargne pour le monde qui les entoure. À cette différence près que les histoires de Malgré tout on rit à Saint-Henri sont profondément ancrées dans la réalité québécoise contemporaine – ne serait-ce que par le recours à l’oralité de l’ici-maintenant. En ce sens, sans doute serait-il plus approprié de rapprocher la manière de Daniel Grenier de celle de Samuel Archibald, dont le magistral Arvida (également publié au Quartanier) est en passe de s’imposer comme un jalon important de l’Histoire de nos Lettres.

Compte tenu de son sens imparable du rythme, de sa facilité à croquer un portrait sur le vif, à camper un décor en deux coups de plume, il ne fait aucun doute dans mon esprit que Daniel Grenier saura lui aussi s’imposer dans notre paysage littéraire.

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