Voir Venise… et mourir!

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Venise a de tout temps inspiré poètes et romanciers. «Les canaux de Venise sont noirs comme l'encre», écrivait Paul Morand, «(…) y tremper sa plume est un devoir». Un grand nombre d'écrivains ont fait de Venise une véritable anthologie littéraire : les Musset, Sand, Proust, Hemingway, Tournier, Hesse, Balzac, Chateaubriand, Aragon, Sollers et Zévaco ont tous écrit sur cette ville et, paradoxalement, c'est son côté sombre qui les a inspirés. Alors qu'elle est un «cauchemar de la littérature» pour Henry James, Thomas Mann voit dans ses gondoles des «corbillards flottants», et Jean Paul Sartre analyse l'eau des ses lagunes ainsi: «verte comme une infection intestinale, elle pue et crache des bulles qui viennent éclater à la surface comme sortant d'un ventre pourri».

C’est donc la Venise fangeuse, vaporeuse, pustuleuse et fantomatique et, pour tout dire, noire, qui a suscité l’inspiration, beaucoup plus que son aspect romantique. La Sérénissime, ville des Arts, fabuleuse et colorée, point de rencontre de l’Orient et l’Occident, est une ville parfaite pour inspirer les intrigues, le fantastique, le suicide et les meurtres sordides. C’est le pouvoir de la lagune, dit-on, qui engloutit lentement la pierre.

Quoi de mieux qu’une intrigue bien ficelée pour débusquer l’âme d’une ville! Maud Tabachnik situe Le sang de Venise à la fin du 16e siècle. La Sérénissime sort de son heure de gloire où elle avait la suprématie des mers et, si elle n’a plus les moyens de résister ouvertement à la papauté de Rome qui veut voir bannir sa population juive, elle se targue encore d’être la ville la plus libérale d’Europe. Aussi les Doges instaurent-ils un ghetto d’où les Juifs ne peuvent sortir que de jour. Rachel, jeune juive éveillée mal à l’aise dans le corset rigide de sa religion, attirée par la vie dissolue des Vénitiens, voit sa vie bouleversée par le fléau de la peste. Malheureusement, les juifs sont des boucs émissaires parfaits et un franciscain fou, se servant du meurtre de deux enfants, enflamme la foule en affirmant que les juifs avaient besoin de leur sang pour confectionner leur galette de Pâques. Tout en combattant la peste chez les siens, Rachel tenter de récuser cette accusation en confondant le coupable. Une version de l’histoire de Venise – celle du ghetto – qu’on ne lit pas souvent.

Le testament du Titien d’Eva Prud’homme se situe à la même époque. Deux jeunes Français assistent par hasard à la mort de Tiziano Vecellio, le Titien. Agonisant, il leur confie qu’il a immortalisé un horrible meurtre dans une de ses toiles. Aidés de Marietta, fille du Tintoret, autre célèbre peintre de l’époque, et d’un rabbin cabaliste, ils retrouvent le tableau qui représente une mise à mort par écorchement où sont symboliquement représentés sept personnages, donc sept suspects. Ils sont dès lors impliqués dans une quête alchimique mortelle où les hommes rivalisent de cruauté avec les miasmes de la peste. Une course effrénée à travers les lagunes, les palazzi et les venelles d’une Venise frappée par la maladie mais qui, néanmoins, fait naître une charmante histoire d’amour. Venise n’est-elle pas la ville des extrêmes?

On retrouve également le Titien dans Le comité Tiziano de Iain Pears, paru l’an dernier. Ce comité chargé d’authentifier les œuvres du célèbre peintre est un vrai nid de vipères où rien ne freine les luttes de pouvoir. Le grand maître de l’art vénitien n’aurait pas renié cette intrigue si on se fie à son rôle dans le livre d’Eva Prud’homme. L’efficace Flavia et son pataud de soupirant Argyll résoudront cette enquête à travers les lagunes de Venise avec la même virtuosité que dans L’affaire Bernini, le plus récent polar de Iain Pears, qui allie documentation et élégance.

Le personnage de Dona Léon, le très contemporain commissaire Brunetti de la questure de Venise, traque le meurtre et la corruption locale avec intuition et compétence. Dans Noblesse oblige, sa septième enquête, il fouille le passé d’une des plus grandes familles de Venise. Le fils Lorenzoni est retrouvé mort, deux ans après sa disparition. On ne bouleverse pas la vie d’une noble famille vénitienne sans conséquences, et c’est en faisant appel à sa belle-famille, noble elle aussi, qu’il réussira finalement à débrouiller une intrigue dont les racines, profondes, sont particulièrement sordides. Dona Léon, Américaine qui habite Venise, sait faire passer son amour de sa ville d’adoption dans d’excellents polars.
Si le commissaire Brunetti vit une existence à peu près normale, le commissaire vénitien imaginé par Michael Dibdin, Aurelio Zen, est au contraire un être très torturé. Rattaché à Rome, il enquête dans toute l’Italie. Dans Lagune Morte, il revenait dans sa ville natale où le brouillard sur la lagune lui rappelait son propre passé. Un superbe roman noir sur la putréfaction des canaux et des palazzi, comme celle du pouvoir. Et c’est en Sicile qu’Aurelio enquête dans Orage de sang, où il retrouve sa fille adoptive, Carla, et se heurte à une mafia omniprésente. Un livre noir qui ne laisse personne intact.

Impressions fugaces, brumes fantomatiques, ombres des gondoles noires glissant sans bruit sur la lagune éthérée, Venise est aussi la ville idéale pour les auteurs de fantastique. À lire, pour s’en convaincre, Énigmes à Venise, une anthologie qui regroupe des nouvelles fantastiques du 19e siècle. Fantômes, disparitions mystérieuses et réceptions hors du temps trouvent naturellement leur place aux cotés de descriptions précises de la ville si chères aux écrivains de l’époque. On y trouve, entre autres, deux Anglais, (R. Aickman, L.P. Hartley), un Français (H.de Régnier) et un Allemand (E.T.A. Hoffmann).

Il est d’ailleurs surprenant de constater qu’aucun des écrivains cités dans cette chronique n’est Vénitien, ni Italien d’ailleurs. Une autre énigme à imputer à cette cité hors normes. Sauf, en terminant, l’unique exception, Hugo Pratt. Vénitien de souche et considéré comme un des grands classiques de la bande dessinée, il situe la plupart de ses histoires se déroulent de par le monde. Cependant, Fable de Venise, un conte fantastique hors du temps, fait exception à la règle: le personnage fétiche de Pratt y incarne, dans sa démesure, les contradictions de la Sérénissime.

Venise… quel bel endroit pour mourir!

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Le sang de Venise, Maud Tabachnik, Flammarion
Le testament du Titien, Eva Prud’homme, Flammarion
Noblesse oblige, Dona Leon, Calmann-Lévy
Lagune morte, Michael Dibdin, Le Livre de Poche
Orage de sang, Michael Dibdin, Calmann-Lévy
Le comité Tiziano, Iain Pears, Belfond
Énigmes à Venise: Anthologie, Joelle Losfeld
Fable de Venise (Corto Maltese), Hugo Pratt, Casterman

* Les citations de l’introduction sont tirées du Dictionnaire amoureux et savant des couleurs de Venise, de Alain Buisine (Zulma).

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