De quelques détectives atypiques

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Ils ne sont pas réels! Ce sont de purs produits de l’imaginaire et, pourtant, les personnages principaux de romans policiers sont souvent plus connus, plus admirés que leurs créateurs.

Nombreux sont les amateurs de Sherlock Holmes qui ignorent tout ou presque de Conan Doyle, alors que des millions d’admirateurs de James Bond seraient bien incapables de dire qui est à l’origine du maître-espion séducteur. Ce sont encore les personnages qui ont assuré le succès de séries plus récentes. Les lecteurs ont probablement oublié l’essentiel des péripéties rocambolesques de la trilogie culte « Millénium », de Stieg Larsson, mais ils ont encore tous en mémoire la personnalité singulière de Lisbeth Salander, cette jeune femme rebelle, atteinte du syndrome d’Asperger, brillante analyste, magistralement interprétée à l’écran par Noomi Rapace. Plus récemment, le succès remarquable de la série « Dark Secrets », du duo suédois Hjorth & Rosenfeldt, repose pour l’essentiel sur le personnage de Sebastian Bergman, le genre de protagoniste que nous aimons détester : arrogant, insupportable, obsédé sexuel, misogyne, mais aussi analyste brillant, profileur hors pair, un as dans son domaine qui, peu à peu, nous fait découvrir les éléments plus positifs d’un être hypersensible cachant bien son jeu. Que seraient les polars de Henning Mankell sans l’hypocondriaque commissaire Kurt Wallander, ou ceux de Michael Connelly sans l’irascible mais efficace Harry Bosch? Loin de se complaire dans les conventions et les clichés de personnages stéréotypés et prévisibles, les auteurs de polars contemporains offrent au contraire toute une galerie de détectives, de journalistes, de policiers, souvent originaux et atypiques, qui frappent l’imagination et séduisent les lecteurs. En voici quelques exemples récents.

Karl Kane est détective privé à Belfast. Il a fait sa première apparition dans Les chiens de Belfast (2014), de Sam Millar. C’est un antihéros qui n’aime ni la bagarre ni les armes. Âgé d’une quarantaine d’années, c’est un type à problèmes qui jure comme un charretier. Enfant, il assiste au viol et au meurtre sauvage de sa mère, en plus d’avoir été molesté par le meurtrier. Présenté comme un « dur au cœur friable », Kane est divorcé. Il a une fille nommée Katie. Il est en froid avec la police locale : son ex-beau-frère (personnage récurrent) est l’inspecteur Mark Wilson, un type qu’il déteste royalement et c’est réciproque. Son meilleur ami, par contre, est médecin légiste. Kane habite et travaille avec la jeune Naomi, une belle brune très amoureuse de lui avec qui il vit une relation passionnée, mais houleuse. Romancier à ses heures, il a du mal à trouver un éditeur. Son travail de détective ne consiste pas juste à filer des conjoints infidèles ou à retrouver des enfants en fugue. Il est mêlé à des affaires de meurtres sordides, se heurte à des flics corrompus, à des tueurs en série et tombe sur de nombreux cadavres. Particularités : il est amoureux de sa voiture et souffre d’hémorroïdes sévères persistantes et humiliantes dont il détaille les affres avec humour et complaisance. On le retrouve dans Le cannibale de Crumlin Road (le titre francoracoleur de l’année!), alors qu’il est plongé dans une enquête aussi poignante que terrifiante : il doit rechercher une jeune femme disparue sans se douter qu’il affronte un monstre d’une intelligence redoutable qui ne va pas hésiter à enlever sa fille. Écrit dans un style musclé et graphique (le langage est assez cru!) parsemé de scènes violentes que vient tempérer l’humour noir dévastateur de ce digne émule de Sam Spade ou de Philip Marlowe, ce roman noir s’inscrit dans la lignée des œuvres d’un Ken Bruen ou d’un Roger Smith, des écrivains qui ne font pas dans la dentelle. Noir et jouissif!

Autre cas original et intéressant : Nola Céspedes, l’héroïne de Après le déluge, un premier polar fort réussi de Joy Castro. L’action se passe à La Nouvelle-Orléans et s’appuie sur un fait divers : l’évacuation des délinquants sexuels des prisons de la ville en 2005, alors que frappait l’ouragan Katrina, et la disparition des écrans radars d’un certain nombre d’entre eux. Nola est une journaliste débutante qui travaille pour un fleuron de la presse locale. On lui confie la tâche d’enquêter sur les modalités de la réinsertion de ces criminels dangereux dans une Nouvelle-Orléans toujours en reconstruction, un reportage plein de risques, d’embûches qui lui réserve plus d’une mauvaise surprise. Nola a une personnalité complexe avec laquelle on ne sympathise pas à priori. Quelqu’un parle d’elle comme « d’un porc-épic qui demanderait qu’on le câline ». Multipliant les aventures sans lendemain, elle se refuse à tout engagement affectif. Ce n’est qu’au fil des événements et rebondissements de son reportage qui se transforme vite en enquête sur un tueur de femmes que se révèle une personnalité d’écorchée vive qui cache de terribles secrets. Au moment du dénouement-choc, le lecteur découvrira d’autres aspects de cette protagoniste surprenante que l’on finit par aimer malgré tout et qui offre en prime une visite passionnante d’une ville mythique.

Héros plus grand que nature, l’inspecteur Pekkala, alias l’Œil du tsar, a été laissé pour mort à la fin de Le papillon rouge, de Sam Eastland. On le retrouve pourtant dans La bête de la forêt rouge, alors que Staline, qui n’a jamais cru à son décès, envoie le major Kirov le chercher au plus profond des forêts russes où les partisans soviétiques combattent l’envahisseur nazi. Pekkala est un de ces protagonistes que l’on peut qualifier de superhéros. Sous le règne du tsar et des Romanov, il était l’homme le plus craint de la Russie. Doté de tous les pouvoirs d’enquête (y compris sur le souverain lui-même), Pekkala était le policier le plus puissant de l’empire. Après la Révolution, il se retrouve dans un goulag où il aura l’occasion de pousser à l’extrême l’art de la survie. Staline, le nouveau maître du pays, va l’extirper de sa prison pour lui confier quelques missions délicates. Chacune de ses aventures, riches en péripéties et rebondissements, est l’occasion d’évoquer une tranche d’histoire dramatique, depuis la Révolution bolchévique jusqu’à l’invasion nazie. Il a échappé à mille embûches, déjoué les pires complots, résolu les affaires les plus complexes grâce à son courage, son savoir-faire et son étonnante résilience. Mélanges de polars, de romans historiques et de récits de guerre, les romans se dévorent comme des bandes dessinées de qualité, mais c’est la figure imposante de Pekkala qui marque chacune des intrigues. La bête de la forêt rouge est le cinquième volet des aventures de ce limier hors pair et, vu ses capacités exceptionnelles, il n’a certainement pas dit son dernier mot.

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