Chasse à l’homme!

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Qu'est-ce qu'un récit à suspense? A priori, tout roman d'action, polar d'enquête ou thriller, contient une certaine part de tension narrative, mais le vrai roman à suspense a fait son apparition quand des écrivains comme William Irish, Robert Bloch, Patricia Highsmith ou Boileau-Narcejac ont privilégié la psychologie, les états d'âme, en jouant en priorité sur les registres de la peur, de l'angoisse et de la terreur. Le suspense, c'est le roman de la victime aux prises avec des forces hostiles inconnues. Selon Dorothy Sayers, dans le polar classique d'enquête on cherche à déterminer ce qui s'est passé avant, alors que le suspense oblige le lecteur à se préoccuper de ce qui va se passer après. Harlan Coben, Linwood Barclay ou Lisa Gardner, pour ne citer que les plus connus, sont passés maîtres dans l'art un peu sadique de jouer avec nos nerfs en créant une tension dramatique insoutenable. Quatre noms nouveaux — Michael Marshall, David Rosenfelt, James Siegel et Andrew Klavan — viennent enrichir la liste de ces tortionnaires de la plume...

Machination, de Michael Marshall, est un cas de figure exemplaire. Son personnage principal s’appelle Bill Moore. C’est un agent immobilier pas trop sympathique, qui a un emploi lucratif, une villa magnifique et qui file le parfait amour avec une belle femme. Sa principale ambition, c’est de faire encore un peu plus de fric, afin de passer dans la cour des grands. Un jour, sans raison apparente, sa vie dorée bascule. Il trouve une carte posée sur son bureau sur laquelle est écrit un mot: «modifié». Puis les incidents mineurs se multiplient: la réception d’un colis d’Amazon contenant des photos osées, colis qu’il n’a jamais commandé (ce qui entraînera des explications embarrassées à son épouse), un courriel faisant circuler une blague raciste de très mauvais goût envoyé à des collègues, des proches et à ses patrons, courriel qui n’est pas de son cru… Au fil des pages, la situation s’aggrave et Bill Moore se retrouve pris au piège d’une sorte de jeu pervers dont il ignore qui tire les ficelles. Et, peu à peu, le «jeu» prend des dimensions tragiques. Michael Marshall a une imagination retorse et un style efficace qui nous entraîne dans une intrigue tordue à souhait, qui donne froid dans le dos. Au début, on trouve plutôt amusantes les mésaventures de ce Bill Moore, mais quand les cadavres commencent à s’accumuler, l’angoisse s’installe et c’est dans un climat de terreur et de suspense hitchcockien que Marshall plonge son lecteur qui souhaite ne jamais être la victime du sort tragique de ce pauvre type tombé bien malgré lui dans les griffes du destin.

Une situation un peu semblable attend Tom Valle, ancienne star du journalisme et personnage principal de Storyteller, de James Siegel. Valle a vu sa carrière brisée quand ses patrons ont découvert que nombre de ses articles avaient été inventés de toutes pièces. Ayant perdu son emploi et sa réputation, il végète en couvrant les événements locaux pour une feuille de chou de province. Un jour, un accident de la circulation, en apparence banal, le met sur la piste d’une affaire de premier plan, un véritable complot aux nombreuses ramifications politiques. Du coup, il est menacé, traqué par des tueurs bien décidés à le réduire au silence. Traînant une réputation de fabulateur et d’escroc, Tom Valle se retrouve seul face à la menace. Syndrome classique de l’homme qui criait au loup: personne ne croit son histoire de complot et de menaces. Le shérif local se moque de lui, ses amis se montrent sceptiques. Seul, envers et contre tous, au péril de sa vie, il devra affronter les forces obscures qui tentent de protéger l’horrible secret qu’il a mis à jour. Selon ses propres dires, il était «destiné à raconter l’histoire que personne ne devait jamais raconter». On ne peut être plus clair…

Autre victime des circonstances, Tim Wallace bavarde avec un inconnu lors d’une soirée de réveillon bien arrosée. Sous l’emprise de l’alcool, l’homme lui confie un macabre secret: il a tué une femme. Cet inconnu lui révèle même où il a caché le corps. Le lendemain, Wallace, qui croit à une mauvaise blague, hésite à contacter la police. Il commet là une erreur fatale! Le voilà bien malgré lui entraîné dans une spirale infernale, alors que la mort de cette jeune femme mystérieusement disparue quelques mois plus tôt revient le hanter. Dans Toi seul, un récit machiavélique à souhait, David Rosenfelt multiplie les coups de théâtre et les rebondissements, alors que son malheureux protagoniste pris dans un engrenage diabolique doit prouver son innocence, identifier ses adversaires et donner un sens à toute cette aventure qui cache quelque chose de particulièrement sinistre.

L’innocent pris au piège est aussi la thématique d’Un tout autre homme, d’Andrew Klavan. Traqué par les flics, accusé d’un meurtre qu’il n’a pas commis, un malfrat sans envergure se voit offrir une nouvelle identité par un mystérieux inconnu qui se fait appeler «Identity Man». Doté d’un nouveau visage, muni de nouveaux papiers, John Shannon espère commencer une nouvelle vie, avec un travail honnête et des perspectives d’avenir plus clémentes. Employé comme charpentier dans une grande ville dévastée par une inondation, il fait la rencontre d’une jeune femme dont il tombe amoureux. Malheureusement, le destin veille… Sans qu’il comprenne pourquoi, il est menacé, traqué et agressé par des politiciens véreux, des gangsters et des flics pourris. Shannon soupçonne que ces événements ont un rapport avec sa nouvelle identité et va se démener comme un diable pour découvrir la vérité sur Identity Man et ses acolytes, déjouer des ennemis bien déterminés à lui faire la peau, et, si possible, préserver sa nouvelle vie. La partie n’est pas gagnée…

Pour les amateurs de suspense et de sensations fortes, voilà donc quelques auteurs à suivre. Marshall et Klavan sont des vétérans de l’écriture, qui ont déjà fait leurs preuves dans d’autres genres, notamment le roman noir et la sciencefiction. Pour Siegel, il s’agit d’un deuxième roman (après Là où vivent les peurs, Le Cherche midi), alors que dans le cas de David Rosenfelt, c’est un second suspense en traduction (après Une affaire trop vite classée, Albin Michel) tout à fait remarquable et dont Harlan Coben a dit «C’est le meilleur livre que j’ai lu cette année!» Dont acte!

Bibliographie :
MACHINATION, Michael Marshall, Michel Lafon, 346 p. | 27,95$
STORYTELLER, James Siegel, Le Cherche midi, 462 p. | 34,95$
TOI SEUL, David Rosenfelt, Le Cherche midi, 349 p. | 34,95$
UN TOUT AUTRE HOMME, Andrew Klavan, Calmann-Lévy, 332 p. | 29,95$

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