Chroniques

Littérature jeunesse

Les libraires - Numéro 115
La musique de l'écriture

La musique de l'écriture

Par Sophie Gagnon-Roberge, publié le 21/10/2019

Quand je parle de poésie aux adolescents, la plupart imaginent les vers structurés de leurs recueils de poésie et des thèmes dans lesquels ils ne se reconnaissent pas. Jamais ils ne pensent à des œuvres plus contemporaines qui revoient les codes du genre et mettent plutôt l’accent sur la musicalité, la force des images. Et pourtant, c’est de plus en plus présent.

« Il l’avait réveillée tôt.
“Prends ton violon”, avait-il dit. »

Dès les premières phrases, la musique apparaît dans Le barrage, un album paru aux éditions D’eux qui raconte l’histoire d’un père et de sa fille qui marchent dans Kierdel Valley et s’imprègnent une dernière fois des murs des maisons abandonnées et des paysages désertiques de la musique qui s’y est élevée si souvent. C’est que ce lieu est voué à disparaître lorsque le barrage permettra de créer le plus grand lac du Royaume-Uni.

Alors que la traduction de Christiane Duchesne est tout à fait fluide et joue habilement avec les images, l’aspect poétique du texte vient principalement de l’agencement entre le minimalisme des descriptions — le récit étant surtout constitué de dialogues — et l’aspect éthéré des illustrations, un mélange d’aquarelle et de gouache signé Levi Pinfold. Ce sont de véritables œuvres d’art qui se révèlent au fil de l’histoire, que ce soit les paysages atmosphériques en pleine page ou les plus petites illustrations, comme un mur de tableaux, qui mettent en relief les détails du paysage. L’ensemble rend parfaitement les multiples couches du récit : le présent, les souvenirs, l’espoir, le futur… et la musique qui sert de fil conducteur.

La musique est aussi très présente dans Signé Poète X, un roman en vers libres qui a gagné de multiples prix à sa sortie aux États-Unis et qui met en scène une héroïne forte qui traverse sa puberté et aborde sa sexualité.

Née dans une famille pratiquante, Xiomara devrait aller à la messe tous les dimanches, suivre attentivement les cours pour sa future communion sans poser de question et, surtout, cesser d’attirer le regard des garçons. Mais voilà, la jeune Dominicaine a hérité d’un corps tout en courbes qui lui vaut bien des clins d’œil et des commentaires au quotidien ; si sa mère voudrait qu’elle se contente de tenter de disparaître aux yeux des autres, elle ne sait répondre aux agressions de la vie que par sa fougue, ses poings, ses mots. C’est dans l’écriture poétique que Xiomara s’échappe et raconte ses doutes, ses envies, sa relation naissante avec Aman et son besoin de se permettre d’être qui elle est, vraiment.

Le travail de musicalité appartient aussi ici à la traductrice. Elle-même auteure de romans en vers, Clémentine Beauvais a expliqué en entrevue que « la difficulté [dans ce cas de figure] est de jouer entre le sens littéral et le ressenti ». Elizabeth Acevedo a écrit un texte qui punch, la voix de sa narratrice est forte, ses mots, simples, mais percutants. Passer de l’anglais au français n’est donc pas une mince affaire puisque la langue française possède moins de ces mots qui claquent aux oreilles. Pour rendre l’intensité du texte, il a fallu faire des choix, penser à ce qui est essentiel dans cette poésie qui ne rime pas et résonne comme le slam.

La poésie en vers libres est aussi la forme qui s’est imposée d’elle-même à Andrée Poulin quand elle a choisi de parler aux enfants d’un sujet difficile, voire tabou, soit le manque des toilettes en Inde. Ce qui était d’abord destiné à être un album a pris du coffre sous la suggestion de l’éditrice, et l’auteure en a profité pour s’essayer — avec succès — à ce genre littéraire populaire dans la littérature jeunesse anglo-saxonne, mais quasi absent au Québec. « La poésie […] permet une narration plus délicate, plus subtile, dans une langue plus imagée et plus musicale » qui convenait à ce récit, explique-t-elle.

« Chaque soir
Latika souhaite
     être entourée
            de noir.
Un noir
     caverneux
     et
     profond.
Un noir
     total. »

Dans le village de Latika, c’est seulement la nuit que les femmes se rendent au « champ de la honte » pour faire leurs besoins, elles qui n’ont pas accès aux toilettes. Cela les force à s’assoiffer durant la journée pour ne pas devoir aller uriner, empêche les filles d’accéder à une plus grande éducation, puisqu’elles doivent quitter l’école dès le moment des règles, et cause de nombreuses maladies mortelles dues au manque d’hygiène.

Chaque nuit, Latika veut donc enterrer la lune, cette lumière qui les humilie. Mais la jeune fille a aussi un furieux besoin d’apprendre : l’école étant le seul endroit où elle oublie la dureté de sa vie. C’est ainsi qu’elle profite de la visite d’un « représentant-important-du-gouvernement » et des matériaux nécessaires à la construction d’un puits pour mettre son plan à exécution. Mais qu’est-ce qu’une petite fille peut, seule, contre tout le poids d’une culture?

Et pourtant, c’est sa volonté, comme celle de Xiomara, qui permettra aux choses de changer. Parce que tout est en mouvement, en évolution, et qu’on peut célébrer le passé, comme dans Le barrage, tout en accueillant la nouveauté.

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