Vous avez dit rock?

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Qui de la littérature ou du rock a le plus influencé l'autre? Qui doit quoi à qui? Qui sert qui? On a dit et écrit que c'était la littérature, ou tout au moins certains romans ou certains poètes, qui avaient été à la source même de la naissance du rock. Peut-être. Mais aujourd'hui, de plus en plus de romans s'inspirent des mythes du rock, alors que d'autres, de par leur essence même, sont rock. Et si le rock, d'abord né pour hurler la misère et la pauvreté, était aujourd'hui devenu l'horrible psychose masturbatoire d'une génération de largués décervelés qui n'auraient conservé de la mémoire qu'un abcès qui n'aurait jamais été crevé?

Petit déjeuner avec Mick Jagger de Nathalie Kuperman se lit comme se vit un fantasme, celui d’une folie d’adolescente attardée, celui d’une femme coincée entre ses propres désirs et ceux d’une époque qu’on pourrait dire dictatrice, en ce sens qu’il n’y est pas nécessairement question de dictateurs au sens où on l’entend d’habitude, mais de certains codes, de ceux de toute une génération, de l’alimentation outrancière d’une psychose d’adolescente.

Mick Jagger est certes une des icônes les plus sensibles de ce mode de vie qu’on a dit «rock». Sensible parce qu’encore vivant, bien sûr, même si vieillissant, mais sensible surtout parce que chevauchant sur l’arête de presque tous les messages proférés par l’époque qu’il symbolise. Sexe, bien sûr: Jagger a toujours usé de son image d’hermaphrodite total. Puis drogue, posée en synonyme de liberté totale; et puis argent, gloire, désir, argent, gloire, sexe, drogue et rock’n roll.

La petite Nathalie rêve d’un petit déjeuner avec «la bête». Pour lui, elle apprendra à faire le café, parce qu’une rock star sexy comme Mick ne boit certainement pas de chocolat. Pour Mick, elle mentira à sa mère, malade dans sa tête et qui dort dans une maison spécialisée, un asile de fous, quoi! Pour Mick, qu’elle imagine endormi dans sa chambre, Nathalie attend en rêvant.

Par Mick, elle apprend, en lisant les faits divers (apparemment il se serait fait sucer à bord d’un avion), le mot «pipe». Et quand elle ne décide de ne plus entendre, d’abord les adultes, puis les hommes en général, puis ses propres enfants, elle se dira, plutôt que «na, na, na, na, na, na!», «pipe, pipe, pipe, pipe, pipe, pipe, pipe, pipe, pipe, pipe, pipe, pipe!».

Petit déjeuner avec Mick Jagger est presque fascinant. Je dis «presque» parce qu’il y manque cette distance que la fiction donnerait, parce qu’il y a trop de cette Nathalie Kuperman, à la fois personnage narrateur et auteure, pour que l’universalité de son propos puisse transcender sa voix, son époque. Parce qu’au-delà de Mick et des Stones, il y a le rock, dont ils ne sont que les icônes dégénérées, ce rock qui signifie bien plus que les images qu’il a projetées, ce rock qui ne serait ni plus ni moins que la messe d’une fin de siècle, et ses stars, ses prêtres et officiants.

Keith, maintenant
On a vu Mick et ses déhanchements, ses provocations et ses effets de hanches à peine moins décadents que ceux d’un Elvis, peut-être parce que plus féminins, peut-être. Mais on n’a encore rien lu de son miroir déformant, ce Keith Richards vampirique, qui, plutôt que de se désintoxiquer en douleur et cold turkey, va faire changer son sang en Suisse. Vampire.

Keith me, d’Amanda Sthers, carbure au même jus que Petit déjeuner avec Mick Jagger à cette différence près qu’ici, le personnage narrateur n’est pas une adolescente attardée qui rêve des lèvres de Mick. Ici, le personnage est double, effroyablement double. Ici, le personnage est à la fois la narratrice et Keith. «Oui, je suis cet homme comme je suis les femmes qu’il a aimées», lit-on.

Or, tout au long de ce roman fulgurant, la parole alterne de l’un à l’autre, parfois même au sein du paragraphe et de la phrase, amorcée de la voix de l’un pour se terminer sur la voix de l’autre. Si le rock est folie, le culte de l’autre est sa thérapie de choc, et la musique l’expression de sa compréhension du monde, d’un monde, de notre monde.

Keith me, c’est le tour de force d’Amanda Sthers, qui réussit à nous mettre alternativement, successivement et simultanément dans la peau de Richards et dans celle de sa narratrice, à la fois femme et enfant, amante et mère, de ce Keith lui-même, qui s’adresse à nous dans toute sa déraison, celle du rock comme d’une bouée de sauvetage, que dis-je, comme de l’ancre alourdie d’une époque qui, en refusant son propre reflet, n’arrive même plus à imaginer son propre plongeon en elle-même. Narcisse est mort, vive Keith Richards!

Finies les branlettes
Plus de cinquante ans après sa naissance, le rock vacille peut-être sur ces amoncellements de paillettes et de strass, sur ces fantasmes de vies abondantes, retours de frustrées en mal d’un amour salace et légèrement destructeur, rimmel coulant du souvenir d’une nuit de débauche folle ou petits déjeuners avec animaux féroces.

Oui, le rock aura été à l’Occident l’expression d’une certaine sauvagerie, quand la société ne se rendait pas encore compte qu’elle ne faisait que se donner en spectacle. Comme si la douleur qui avait engendré le genre (fin de guerre et pauvreté chez les Noirs) avait été oubliée sous les tonnes de psychotropes et sous les hectolitres d’alcool de cette fin de millénaire de Nord gavé.

Mais au Sud, qu’est-ce que le rock? Serait-ce un enfant à qui on met une arme entre les mains et à qui on donne l’ordre de tirer, de découper à la machette, de violer, d’achever et de décérébrer à coups de bottes et de crosses?

Rarement un roman ne m’a autant fait frémir que Bêtes sans patrie de Uzodinma Iweala, merveilleusement traduit par un Alain Mabanckou, qui prête sa langue et la dextérité de sa plume exquise à ce personnage troublant de dureté et d’enfance assassinée qu’est Agu.

Et rarement, sans pourtant qu’il n’en soit jamais question, un roman n’aura été, à mes yeux, plus durement rock. Rock parce qu’il revient à ce qui faisait l’essence même du genre, du style: simplicité et révolte.

L’Occident se berce de ses illusions, et a besoin qu’on le pousse un peu, question de le faire rouler en bas de sa tour d’ivoire pour, en paraphrasant Jacques Roumain, en finir / une / fois / pour / toutes / avec ce monde / de nègres / de niggers / de sales nègres.

Bibliographie :
Petit déjeuner avec Mick Jagger, Nathalie Kuperman, Éditions de l’Olivier, coll. Figures libres, 128 p., 25,95$
Keith me, Amanda Sthers, Stock, 144 p., 24,95$
Bêtes sans patrie, Uzodinma Iweala, Éditions de l’Olivier, 180 p., 32,95$

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