Violette Leduc: Bâtarde, homosexuelle et laide

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L'assemblée des femmes, dans la France littéraire du XXe siècle, celle des romancières dont l'œuvre survit à leur disparition et venge leur temps imparti de citoyenne, tient dans un living-room — comme l'antichambre du Huis clos de vous savez qui; mortes, il y a là, en sandales, les yeux noircis au khôl, la grande Colette qui a apporté sa bombe au chocolat, Simone de Beauvoir en turban de castor, Sarraute et Sagan s'évitant savamment dans les coins, la Duras qui vante sa soupe de poireaux, l'Académicienne Yourcenar qui s'est emparée du voltaire d'acajou, Irène Némirovsky fantomatique d'Auschwitz, Albertine Sarrazin la cavaleuse, Christiane Rochefort au repos de sa guerre, le trio de cousines canadiennes Gabrielle, Anne, et Marie-Claire la seule ébouriffée (la seule vivante, admise d'avance au living-room), et, tout à fait treizième à table, venue avec son malheur, la moins «présentable» de toutes, une femme «au visage brutalement laid»*, Violette Leduc, sa gueule de «gargouille»** coiffée d'une provocante perruque bon marché…

Née en 1907 de l’union furtive d’un aristocrate valenciennois avec une domestique qui, enceinte, a dû fuir la ville, Violette Leduc, morte le 28 mai 1972, rôde encore telle une sorcière mal aimée dans le paysage
littéraire du siècle des grandes guerres. C’est La Bâtarde, ce roman qui lui apporta la gloire du scandale en 1964 après trente ans de galère miséreuse. Une sœur de Jean Genet à bien des égards, cette Violette, ce Genet qui portent des noms de fleurs: les deux sont enfants illégitimes d’une servante, les deux ne furent reconnus que par leur mère dont ils perpétuent le nom (Gabrielle Genet, Berthe Leduc), ce sont des homosexuels aimant des hétérosexuels, voleurs à l’étalage, ayant fait de leur vie le matériau de leur œuvre; tous les deux, au surplus, doivent leur notoriété «aux Sartre» (comme disait Genet) pour avoir célébré l’ordure et ennobli l’abject. Mais, entre monstres, on s’aime aux griffes. Il lui dédicaça Les Bonnes, elle n’aima pas la pièce, le lui dit. Il la traita d’ «emmerdeuse». Quelque chose se cassait entre ces solitaires intempestifs. Dans une lettre à Beauvoir, Violette Leduc écrit: «Ce n’est pas lui que j’aime, mais j’aimerai toujours ses livres, sa personnalité.»

Violette Leduc a écrit dix romans en vingt-cinq ans (de 46 à 72) pour témoigner de sa vie et de ses malheurs (voyez les titres: L’Asphyxie, L’Affamée, Ravages, La Bâtarde, La Folie en tête…), ceux d’une éclopée de l’âme qui s’est mortifiée dans des amours impossibles et extrêmes (avec l’homosexuel catho-fasciste Maurice Sachs, avec Simone de Beauvoir passionnément mais sans retour, avec un industriel du parfum très «aux hommes»); son œuvre est là, indécente, obsessionnelle, forte, majeure dans la littérature homosexuelle de la persécution. Ce qui la ramène, ce coup-ci, vingt-cinq ans après sa mort, c’est la publication d’une partie de sa correspondance, elle pour qui le geste épistolaire (la geste épistolaire) fut le moyen d’accéder à la fiction, à une forme de résurrection (réussie). Hélas, nous n’avons pas, parmi ces 300 lettres (sur 2000), celles échangées avec Genet, qui ne furent pas nombreuses mais qui révéleraient sans doute un exceptionnel match. Genet détruisait tout, donc les feuilles quadrillées arrachées par Violette Leduc à ses cahiers d’écolier (elle qui avait fui l’école) sont disparues dans les waters des hôtels miteux où le poète du Journal du voleur passait…

Par contre, on a la quasi-totalité des lettres qu’elle envoya à Beauvoir (mais pas les réponses de celle-ci, qu’on trouve en quelque sorte disséminées dans les pages de La Force de l’âge et de La Force des choses). La première, postée un matin d’octobre 1945, quelque temps après leur première rencontre, donne le ton qui sera celui d’une soumission se dissolvant amèrement dans un exceptionnel délire de persécution. Sa rencontre avec l’auteur de L’Invitée (qu’elle a lu ou plutôt bu), elle l’a décrite comme «l’Évènement» de sa vie, et elle bat sa coulpe d’avoir fait lire des parts de son manuscrit (L’Asphyxie) à d’autres avant elle: «Vous avez senti tout ça et vous m’avez rejetée de l’amitié et je vous comprends. De mois en mois, je perds mes forces, mon assurance et vous détestez les faibles, les chiens battus.» Elle ajoute: «Parlez-moi durement. J’obéirai.»

Pour la compagne intellectuelle de Sartre, l’arrivée dans sa vie de cette excentrique Violette Leduc sera frappante au strict plan littéraire. Quand elle lit l’incipit de L’Asphyxie: «Ma mère ne m’a jamais donné la main», elle sait que cette «femme laide» (ainsi la nomme-t-elle dans ses lettres au romancier américain Nelson Algren) était, serait un écrivain. Elle lui organise le chemin (qui durera dix-neuf ans) vers la reconnaissance publique; elle fait lire L’Asphyxie à Camus, qui le publia dans sa collection «Espoir» chez Gallimard. Le succès ne vint pas, mais Violette Leduc allait pouvoir écrire (Simone la fait mensualiser chez Gallimard), bonne à rien dans le reste des choses, elle qui durant la guerre a survécu en faisant du marché noir entre la province et Paris. Écrire, alors, se mettre en état de roman, c’est écrire à, pour, sur Simone, et ce sera L’Affamée où l’amour désiré pour «Elle», ainsi nommée, amour refusé, remplacé par de l’aide (elles se voient une fois par semaine), mène au malheur, à l’impuissance, cette «chasteté» à laquelle elle se croit condamnée et qu’elle décrit à Beauvoir comme «un narcotique». «Je me dorlote avec votre phrase: n’oubliez pas que je suis pour toujours votre amie». À Algren, Simone écrit, évoquant «la femme laide»: «Je ne pourrais l’embrasser et là est le problème»…

Beauvoir garda son sang-froid à la lecture de ces lettres implorantes, extasiées, serviles et parfois de mauvaise langue et snob. Sa force fut d’avoir senti et respecté l’écrivain qui se terrait sous cette gargouille à perruques pas chères qui préférait vivre l’humiliation des amours barrées pour écrire difficilement mais richement (toute une vie dégorgée de sa misère, de sa laideur), ce qui était son luxe de bâtarde que tout asphyxia, affama, ravagea. Elle a gagné son enfer, la treizième à table…

* Écrit Simone de Beauvoir dans La Force des choses
** «Ce nez grotesque qui au-dessus d’un menton ravalé lui fait une figure de
gargouille», écrit Maurice Sachs dans Tableau des mœurs de ce temps.

Bibliographie :
Correspondance 1945-1972, Violette Leduc, Gallimard, coll. Les Cahiers de la NRF, 500 p., 51$
Violette Leduc, Carlo Jansiti, Grasset, 494 p., 44,95$
Violette Leduc. Éloge de la bâtarde, René de Ceccatty, Stock, 260 p., 41,95$

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