Viens voir les magiciens

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Et si, à force de refuser de croire en quoi que ce soit, on avait fini par croire en n'importe quoi? En des temps gris et incertains, on a soif d'illusion, de mysticisme, de complots, d'énigmes cryptées et de charlatans.

La littérature mondiale, encore béate devant les prouesses d’un jeune magicien dont-on-ne-doit-pas-prononcer-le-nom et ployant sous les pavés du même acabit publiés à la chaîne, n’échappe pas à la tendance, même si cette dernière ne date pas d’hier. Quelques écrivains, comme l’Italien Buzzatti ou les Américains Millhauser et Bradbury, toutefois, ont depuis longtemps accueilli à bras ouverts les trafiqueurs de réel, les bonimenteurs de rêves aux poches remplies de poudre aux yeux. Et l’on n’a pas fini d’être mystifié, puisqu’on attend avec impatience la traduction du somptueux (et célébré) Jonathan Strange and Mister Norell de Susanna Clarke, un «Harry Potter pour adultes» hanté jusque dans ses plus obscurs corridors par le spectre de Charles Dickens. On a soif, très soif de contes de fées…

L’art du magicien étant souvent proche de celui de l’écrivain, en ce qu’il s’appuie sur le pouvoir de la mystification et du trompe-l’œil, il est aisé de s’interroger sur les fondements de l’acte de création, voire de se demander si l’un des traits de notre culture n’est pas l’omniprésence du baratin. Ce n’est pas moi qui pose la question, mais bien Harry G. Frankfurt dans son bien malin opuscule intitulé De l’art de dire des conneries, traduction polie du non moins truculent titre original: On Bullshit. La conclusion de cet ouvrage iconoclaste n’a guère de chance de virer à l’avantage de l’homo modernus, une drôle d’espèce qui doit supporter de plus en plus le voisinage de l’homo cretinus de droite. Car nous gobons tout et élevons la duperie au rang d’art. Frankfurt, dont le texte rédigé au milieu des années 80 et condamné au silence a malgré tout obtenu un franc succès en plusieurs langues – la connerie étant, après tout, universelle –, dissèque notre incurable crédulité, moteur des plus folles idées, bonnes ou mauvaises. On hésite entre applaudir ou se prendre la tête entre les mains. Et nous sommes toujours là, à chercher le miracle au coin de la rue, au bureau de loto, entre les lignes des plus abracadabrantes histoires best-sellerisées campées sous le Louvre, dans les caves de Rennes-le-Château ou au Tibet, haut lieu du mysticisme branché.

Mystique pizza
C’est d’ailleurs là que se déroule le dernier roman de l’astucieux créateur de fictions qu’est Serge Rezvani et qui, du coup, n’échappe pas à l’envie de questionner l’invisible, sauf qu’ici, la question est abordée par les voies de l’intime. En aucun temps, Rezvani, célèbre dramaturge, parolier et écrivain français, ne cherche à se cacher derrière son narrateur, fils de magicien, comme lui. Or, Rezvani, le sceptique cette fois, s’envole pour le toit du monde afin d’assister, dans une forteresse tibétaine, à un congrès de collègues du paternel qui, selon les dires de tous les participants, était un vrai magicien, lui. Tout au long du vol, au lieu d’écouter tranquillement le film, on papote métaphysique, corps astral et Anti-Monde. Arrivé à destination, l’exposé reprend de plus belle et Rezvani, qui a depuis belle lurette cédé à la tentation de transformer toute histoire qu’il touche en essai maladroitement déguisé, en ajoute une couche et cherche à nous convaincre que «l’impossible est possible, et que donc seul est possible le pas possible». Tout le monde suit? Rezvani, ce vieux rusé, connaît ses lecteurs, et il n’a pas l’habitude de les flouer. Comme dans La Cité Potemkine ou L’Origine du monde, deux romans où le programme paraissait plus ludique en quatrième de couverture que ce qu’il cachait réellement, on se laisse prendre au jeu de l’auteur, passé maître dans l’art de la mystification et fantastique analyste de notre besoin de croire. Des volontaires dans la salle?

La magie amusante
À défaut d’être un sorcier aussi futé avec les mots que Rezvani, le magicien Robert-Houdin, au milieu du XIXe siècle, a tout de même offert aux foules assoiffées de merveilleux son lot d’étonnements. Celui que l’on confond parfois avec Houdini qui, lui, s’est plutôt inspiré du patronyme de l’illusionniste français, risquait de sombrer dans l’oubli, et ce, même si on lui doit certains tours ayant inspiré des scientifiques, à commencer par le téléphone. Omnibus a eu la bonne idée de présenter les écrits d’Houdin rassemblés sous le titre Comment on devient sorcier. Certes, il ne s’agit pas à proprement parler de roman, mais la lecture d’Une vie d’artiste et, surtout, de Magie et physique amusante, offrent un tel plaisir qu’il serait bête de bouder cet imposant bouquin rempli à la fois d’anecdotes, de tours de passe-passe révélés et de réflexions sur la science et la magie. Car une science qui se respecte doit s’ouvrir à l’impossible, à ce qui un jour a appartenu au domaine de la magie. Référence incontournable pour quiconque s’intéresse à l’art de l’illusion, Comment on devient sorcier n’est pas qu’une curiosité littéraire, mais bien une véritable fête foraine de papier, une invitation à l’émerveillement où l’on trouve, à chaque page, matière à inspirer bien des récits.

Un fabulateur inquiet
Enfin, je laisserai les dernières lignes de cette chronique au formidable fabulateur qu’est Dino Buzzatti. Celui qui a noirci sa vie durant beaucoup, beaucoup de papier, et participé à sa manière à l’essor de la littérature fantastique au XXe siècle, revient d’entre les morts cet automne avec la sortie conjointe des Nouvelles inquiètes et du deuxième tome de ses œuvres dans la collection «Bouquins», des Éditions Robert Laffont. Réunies pour la première fois en un seul volume, les Nouvelles inquiètes sont autant de petites trouées angoissantes dans la trame du quotidien, de petites brèches semées sous les pieds du lecteur qui, à tout moment, risque de basculer dans le doute et l’angoisse. C’est tout l’art de la mise en scène épurée, nerveuse et dépouillée de Buzzatti qui se déploie ici. Derrière les mésaventures étranges que vivent les personnages, on devine une inquiétude palpable, fondée non pas sur les événements qui y sont relatés, mais plutôt sur ce qui a mené à l’intrusion de l’absurde et l’angoisse, la plupart du temps des malaises bien réels. L’intolérance, la haine et la stupidité des hommes sont autant de thèmes sous-jacents à une œuvre encore sous-estimée, et que bien des écrivains désireux de se lancer dans l’écriture de nouvelles devraient lire. Buzzatti n’aura jamais été aussi sérieux ni si convaincant que lorsqu’il fabule.

Bibliographie :
Bibliographie :
De l’art de dire des conneries, Harry G. Frankfurt, 10/18, 78 p., 15,95$
Le Magicien ou L’ultime voyage initiatique, Rezvani, Leméac/Actes Sud, 250 p., 26,95$
Comment on devient sorcier, Robert-Houdin, Omnibus, 970 p., 39,95$
Nouvelles inquiètes, Dino Buzzati, Éditions Robert Laffont, coll. Pavillons, 392 p., 34,95$

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