Tour du monde en septs romans (deuxième partie)

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Autant le dire tout de suite, la seconde partie de ce tour du monde littéraire fut marquée par une déception, un coup de foudre et un rendez-vous manqué avec un monument de la littérature moderne qu'il me faudra (encore) reporter aux calendes grecques. Persuadé de renouer avec la vénérable institution de la littérature américaine en prose qu'est Ray Bradbury, j'aurai plutôt constaté qu'il ne suffit pas de se laisser aller à la nostalgie pour signer un roman fort. Paradoxalement, c'est justement un même sentiment qui se dégage de Virginia de Jens Christian Grøndahl. En effet, ce récit de 110 pages prouve que la longueur d'un livre n'est pas un indice de sa profondeur. L'inverse demeure vrai pour le monumental Ulysse de James Joyce, qui a fait l'objet d'une nouvelle traduction ambitieuse. Motivé par l'idée de redécouvrir cette titanesque entreprise, je m'y suis attaqué pour la troisième fois. Mais le métier de chroniqueur n'offre pas l'occasion de telles frivolités, et il faut parfois se contenter de survoler de beaux paysages littéraires si on veut avoir le temps d'en découvrir d'autres.

Pourtant, le périple s’annonçait fertile en découvertes et les cieux, placés sous de cléments auspices, lorsque j’attaquai Il faut tuer Constance. La réputation de Ray Btadbury n’est plus à faire ; en cinquante ans d’écriture, il a affiché une égale aisance dans les veines réaliste et fantastique. En marge de ses nouvelles, son autobiographie romancée entamée au milieu des années 80 (La Solitude est un cercueil de verre, Les Fantômes d’Hollywood, La Baleine de Dublin) présentait un portrait nostalgique du milieu du cinéma américain au tournant du XXe siècle. L’auteur des Chroniques martiennes revisitait, en trois récits placés sous le parrainage du spectre de Raymond Chandler, les mystères d’Hollywood, ses parfums capiteux et ses figures excentriques déchues. Il y avait donc de quoi se réjouir en apprenant la publication d’Il faut tuer Constance, un retour à ce cycle. La célébration fut de courte durée. Au bout de quelques pages, j’en suis venu à m’interroger sur les motivations de l’écrivain qui, trop occupé à poser les bases d’un pastiche de roman noir, a oublié de nous narrer comme il se doit un récit un tant soit peu palpitant.

Pourtant, l’entrée fracassante de Constance Rattigan, femmefatale entrevue dans la trilogie évoquée plus haut, avait de quoi m’intriguer. Car « la Rattigan » a retrouvé son carnet d’adresses auquel on a ajouté de petites croix indiquant que lespersonnes signalées sont toutes décédées. Son nom y figure, et elle pense ainsi être la prochaine sur la liste. Afin de savoir quelest le sens de tout ceci, le narrateur se lance dans une enquête en compagnie de son assistant Crumley, un zigoto taciturne.

Plusieurs seront séduits par le caractère insolite du dernier opus de Bradbury et le cortège étrange de personnages qui y défilent : on nage quelquefois en plein Pays d’Octobre. Sur ce dernier point, Il faut tuer Constance n’est pas sans charmes. Toutefois, on en apprendra très peu sur le véritable mystère, puisque l’auteur se contente d’aligner les allusions nostalgiques à la gloire fanée d’Hollywood. Enfin, l’écriture parfois relâchée de Bradbury, pourtant un styliste affirmé, heurte le déroulement d’une œuvre dont on émerge déçu. Dommage. Mieux vaut aller chercher ailleurs la révélation.

Une blessure ouverte

C’est du Danemark qu’elle est venue, gracieuseté de Jens Christian Grøndahl. Maître conteur à la prose élégante et pure, l’auteur des Bruits du cœur signe avec Virginia un court roman sur l’étonnante longévité des remords dans les recoins obscurs du cœur des hommes. En pleine Seconde Guerre mondiale, alors que le narrateur n’était qu’un jeune bourgeois amoureux d’une fille de couturière venue passer l’été en province, un drame s’est joué en quelques instants et a laissé une blessure ouverte. C’est à cause de cet événement si les autorités allemandes ont pu retrouver un pilote britannique dont l’avion s’était écrasé non loin de la résidence où il séjournait, et qui bénéficiait de la protection de la jeune fille. Personne ne sait ce qu’il est advenu du pilote et la jeune fille, apeurée, a disparu ce jour-là sans laisser de traces. Après avoir vécu des vies parallèles, les deux protagonistes vont se retrouver à Paris et, peut-être voir la vérité éclater au grand jour. Je dis bien peut-être, car on assiste non pas à une histoire de pardon, mais bien à une tentative ultime de réparer, trop peu trop tard, la trahison du narrateur. La justesse avec laquelle l’écrivain danois parvient à décrire les sentiments de son personnage ne peut qu’émouvoir même les cœurs les plus arides. Au moment où j’écris ces lignes, Virginia est en lice pour le prix Médicis 2004. Qu’importe si on couronne ou non cet éblouissant récit empreint de souvenirs doux-amers puisque l’important, c’est que l’on remarque dès aujourd’hui le talent de Grøndahl. Avant qu’il soit trop tard, dirons-nous, puisque dans le marché actuel, on a malheureusement tendance à reléguer bien vite aux oubliettes les chefs-d’œuvre.

Heureux qui comme…

Certains ont cependant la chance de survivre, comme l’Ulysse de James Joyce, un monument de la littérature moderne que tout lecteur, paraît-il, se doit d’avoir lu au moins une fois dans sa vie. L’occasion était belle de renouer avec ce pavé labyrinthique car une équipe d’écrivains, sous la direction de Jacques Aubert, a œuvré à une nouvelle traduction à l’occasion du centenaire du 16 juin 1904. Traduire plus de 1000 pages demeure un travail colossal, et lorsqu’il s’agit d’Ulysse, l’entreprise prend des allures de travaux d’Hercule, voire d’odyssée (pardonnez-moi l’allusion facile). C’est pourquoi une poignée d’écrivains ont été invités à traduire chacun une section du roman. Un seul passage (Les Bœufs du Soleil) de la traduction originale signée Auguste Morel, Stuart Gilbert et Valery Larbaud, a été conservé. Née du désir de voir le texte évoluer avec les années, cette entreprise a, entre autres mérites, la volonté de s’approcher de l’idée joycienne de la « caméra-stylo », qui visait à rapprocher l’écriture du déroulement de l’action. Le but est atteint. C’est du moins ce que ces traductions, toutes deux disponibles faut-il préciser, m’ont permis de conclure. Car il me faut être honnête : moncalendrier de lecture ne me permettait pas de passer au travers du gigantesque pavé de Joyce. Mais je demeure convaincu qu’un jour, si le temps m’est donné, je saurai apprécier à sa juste valeur cet opus qui dépasse le simple roman pour atteindre celui de mythe. J’ai donc pris rendez-vous.

Bibliographie :
Il faut tuer Constance, Ray Bradbury, Denoël, coll. Denoël et d’ailleurs
Virginia, Jens Christian Grøndahl, Gallimard, coll. Du monde entier
Ulysse (nouvelle traduction), James Joyce, Gallimard, coll. Du monde entier

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