Tennessee Williams: La dramaturgie de verre

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Délicate, vaporeuse, foisonnante de personnages solitaires, fragiles et damnés, l’œuvre dramatique de Tennessee Williams, trente ans après sa mort pitoyable (saoul, dans un hôtel de New York, seul, étouffé par le bouchon utilisé en cuiller pour ingurgiter deux capsules de Seconal), demeure l’une des grandes dramaturgies américaines du vingtième siècle (avec celles d’Eugene O’neill et d’Arthur Miller) une œuvre surannée certes comme la dentelle ancienne, mais de la dentelle véritable, que, signe de survie, admirent et déchirent les metteurs en scène du siècle suivant, les Européens surtout, tels l’Allemand Frank Castorf et le Polonais Krystof Warlinowski.

C’est le fameux Tramway nommé désir, évidemment, qui, créé en 1947 (une demi-heure d’applaudissements au Barrymore Theater), continue de reconduire la réputation de Williams à travers rues et avenues du théâtre universel depuis près de sept décennies; le Tramway c’est Brando en camisole mouillée de sueur qui hurle « Stella! » à sa femme qu’il a violée et qui l’aime, mais c’est surtout le personnage sublimé et pathétique de Blanche Du Bois, la sœur survenante et sophistiquée de Stella, qui demeure parmi les plus célèbres personnages du théâtre du vingtième siècle avec la Mère Courage de Brecht, les bonnes assassines de Genet et la Winnie enlisée de Beckett, ces sœurs de Willy Loman de Miller, les clochards qui attendent Godot et du Zucco en fuite de Koltès. Tous perdants. Tous survivants.

On a vu le Endstation Amerika de Castorf au FTA en 2002, mise en scène sidérante et iconoclaste perpétrée comme un crime à la Volksbühne de Berlin où Blanche Du Bois était une réincarnation postmoderne d’Hedda Gabler. En 2010, Warlinowski (Polonais comme Stanley Kowalski) a divisé la critique avec Le Tramway, titre tronqué et spectacle disjoncté dans lequel, sur la scène du Théâtre de l’Europe, Isabelle Huppert, à son tour, après Vivien Leigh, rencontrait le personnage emblématique du théâtre de Williams, femme gracieuse, blessée, nymphomane et seule, sans doute épouvantablement malheureuse mais dont le créateur disait qu’il ne fallait pas que l’on sache tout sur elle, cette femme qu’on va enfermer et qui sort de scène en disant sa confiance maintenue envers la délicatesse des étrangers…

Il n’y a pas que le Tramway pour que roule ce théâtre impressionniste et viscéral, sensuel et anticonsensuel, car sur les vingt-cinq longues pièces et la quarantaine de pièces en un acte, une poignée d’entre elles relèvent toujours du chef-d’œuvre, depuis la toute première en 1945, La ménagerie de verre (cette pièce la plus représentative de l’amour meurtrissant qu’il voua à sa sœur Rose, lobotomisée en 1937, et qui lui a survécue treize ans, morte à 86 ans en 1996 — mais Rose était dissimulée dans tous ses personnages de femmes), jusqu’à La nuit de l’iguane, créée en 1961 : les deux bornes de sa grande période créatrice de 16 ans où il fut le roi incontesté de la scène new-yorkaise. Les échecs furent nombreux, plus nombreux, ils minèrent sa vie comme autant de blessures brisent un corps, il devint amer, de plus en plus alcoolique (il le fût tout du long, privilégiant le Fernet-Branca), jaloux, un excentrique désespéré et tout le tralala, mais il avait créé Laura l’infirme et sa folle mère Amanda, Stella et Blanche, Maggie la chatte, Maxine, Serafina (que joua à l’écran Anna Magnani), Mrs. Stone…, une théorie de femmes mises à nu que jamais une femme dramaturge n’a pu autant approfondir…

Et voilà une énième biographie du dénommé Thomas Lanier Williams II (né en 1911 à Columbus, Mississippi; père détesté, mère étouffante, sœur schizophrénique, machine à écrire à 12 ans) qui paraît, celle de Catherine Fruchon-Toussaint qui a élaboré l’appareil critique de l’édition des cinq principales pièces dans la collection Bouquins. Une biographie qui s’ajoute aux autres, sans révélations spectaculaires ni réparations notables, qui revient sur les sommets et les abîmes connus, des biographies pour la plupart écrites par des femmes (les francophones en tout cas); en 1972 celle de Jeanne Fayard chez Seghers, en 1992 celle de Félicie Dubois chez Balland, en 2010 celle de Liliane Kerjan chez Gallimard. Mais l’approche la plus sensible de l’univers et du personnage de l’auteur de La chatte sur un toit brûlant demeure celle « de la bouche du cheval », c’est-à-dire ses écrits autobiographiques, les Mémoires parus chez Robert Laffont en 1978 et sa correspondance avec son amie londonienne Maria Saint-Just (À quelle heure, mon ange, collection Pavillons, chez Laffont en 1991). Williams se livre, exagère, ment, avoue et ironise. Et, à défaut d’une approche objective, on a une descente dans l’homme qu’il était, homosexuel, excentrique, passionné, superficiel, vaporeux, alcoolique et désespéré dans une égale mesure, un être semblable à ses créations féminines, ce qui avait amené son principal critique, celui de ses grandes années comme de ses années d’échecs, le fameux Brooks Atkinson du New York Times, à conclure : « Il était damné, comme ses personnages ».

En lisant cette biographie signée Fruchon-Toussaint, on refait le parcours de Columbus à la Nouvelle-Orléans, de Key West à New York, de Nantucket à Tanger, à Londres, et ce qui retient l’attention ce sont les rencontres qui ont émaillé sa vie. Faulkner qu’il considérait comme un plus grand écrivain que lui, un écrivain si tourmenté qu’il se croyait insensible face à un tel géant de la littérature. Paris et son milieu théâtral dans lequel il n’était pas un poisson dans l’eau mais un gaffeur, une folle, (il insulta Edwige Feuillère qui créait Doux oiseau de jeunesse à l’Atelier en montant sur scène à l’issue de la représentation pour serrer dans ses bras un acteur pas très bon mais beau qui défendait un second rôle!). Frank Merlo, son principal amant qu’il appelait « le petit cheval », un garçon qui l’aimait vraiment et qu’il aima mal, un garçon qui verrouillait sa porte lorsqu’il fut en phase terminal d’un cancer, épisode pathétique des liaisons catastrophiques de l’auteur de Été et fumées avec ses amants. Truman Capote, d’abord complices puis ennemis par jalousie professionnelle aiguë et rivalité féroce. Deux bibittes.

Tel était, entre qualités et défauts, le créateur de Blanche Du Bois, sa Bovary; il pouvait comme Flaubert dire « Madame Du Bois c’est moi »; lorsque Visconti montait Tramway che se chiamo Desiderio à Rome, il appelait Tennessee « Blanche »…

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