Rimbaud, fils Cuif

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En 1991, au 100e anniversaire de sa mort, on saluait l'homme Rimbaud, le poète qui brusquement tourna le dos à la poésie, le marchand abyssinien, le marcheur amputé, le personnage inscrit dans la légende. En 2004, au 150e anniversaire de sa naissance, c'est à l'enfant que l'on revient, au fils de Vitalie Cuif.

Début 2004, Claude Jeancolas, auteur d’une douzaine d’ouvrages sur Rimbaud, publiait enfin une biographie de la mère du poète, la « mère Rimbe » comme l’appelait le jeune Arthur, la « Mother » depuis qu’il était allé en Angleterre, et plus gravement la « Bouche d’ombre », lorsqu’il la fustigeait dans ses lettres adolescentes à l’ami Ernest Delahaye.

« Elle ne fut pas aimée par ceux qui la connurent », écrit d’emblée Jeancolas, qui cherche à réhabiliter cette femme réputée bigote, bornée, dure, « aussi inflexible que soixante-quinze administrations à casquettes de plomb », écrivait Arthur à l’ami Delahaye. Les premiers écrits sur Rimbaud évoquent en effet une mère méchante, implacable, avare, castratrice de son mari (qui alla vite voir ailleurs) et de ses enfants, un monstre qui, par contraste, faisait du jeune Rimbaud l’ange fugueur… Avec conviction et de façon documentée, Jeancolas nous présente une femme qui, à sa manière, aima profondément ce fils qui la fuyait, mais qui ne rompit jamais les liens avec elle, revenant à Charleville et à la ferme de Roche qu’elle exploitait seule, et lui écrivant régulièrement d’Afrique. En 1891, il la réclama à l’hôpital de la Conception, à Marseille, où il sera amputé, puis alla s’installer chez elle pour sa convalescence.

Cette femme avait été élevée à la dure, avec des hommes. À cinq ans, elle avait perdu sa mère, à dix, sa grand-mère ; sa jeunesse se passa avec son père et ses deux frères (des mécréants), sans autre horizon que le village de Roche… Jeancolas, fouillant la relation complexe et brutale entre la mère et le fils, deux caractères opposés (la sévérité, la rébellion), y situe la possible origine de la poésie flamboyante et révoltée de l’auteur des Poètes de sept ans : « Et la mère, fermant le livre du devoir / S’en allait satisfaite et très fière, sans voir / Dans les yeux et sous le front plein d’éminences / L’âme de son enfant livrée aux répugnances ».

Chère maman

Inflexible et aveugle, la mère Rimbe ? Jeancolas la dit « fière, indépendante, forte ». C’est une femme qui refusa de suivre son mari, le capitaine Frédéric Rimbaud, lorsque celui-ci fut nommé à Lyon peu après le mariage. Qui prend mari prend pays, mais pas elle. Le capitaine Rimbaud ne revint à Charleville que pour l’engrosser, quatre fois, et repartir. À cette époque, ce comportement volontaire d’une épouse faisait exception.

Pour laver sa réputation de « méchante femme » qui repose sur des témoignages ultérieurs et partisans, et sur ce que l’adolescent en crise qu’était son fils a pu écrire, Jeancolas sert des arguments : elle qui n’était jamais allée dans une grande ville n’hésita pas à se rendre à Paris pour récupérer des poèmes de son fils chez les Verlaine ; elle qui ne parlait pas anglais courut à Londres au premier appel d’Arthur qui la réclamait ; et c’est elle, contrairement à ce qu’affirment certains biographes, qui finança la publication d’Une Saison en enfer. Combien de lettres son fils lui a-t-il envoyées depuis l’Afrique, combien de livres, objets, cartes, lui réclama-t-il ! On n’a pas toutes ces lettres, mais l’on croit qu’il lui écrivait tous les quinze jours. En juin 1891, elle arrive à Marseille dès qu’il la réclame de son lit d’hôpital, mais là, et Jeancolas parle d’une « énigme irrésolue », il y aura une rupture, brutale, définitive, inexpliquée.

Il dut y avoir des mots très durs car Vitalie Cuif s’éclipsa (elle le quitte douze jours après l’amputation et, lui, il ne lui écrira plus, adressant ses lettres à sa sœur Isabelle), et ce n’est qu’après la mort d’Arthur qu’elle se dévouera à la sépulture familiale, faisant refaire le caveau au cimetière pour y déposer le cercueil de son fils entre celui de la petite Vitalie, morte à 16 ans (la sœur préférée d’Arthur), et un espace où l’on déposera le sien. Il n’y a rien à ajouter.

Nativement méchant

« La petite enfance de Rimbaud s’est déroulée dans un milieu déficitaire », écrit un autre spécialiste du garçon aux semelles de vent, Jean-Luc Steinmetz : « L’amour y manquait ». La mère se confond avec l’action d’enfanter (« monceau d’entrailles », écrit Rimbaud) et le père absent, sans substance pour le petit Arthur, n’existe que dans le langage maternel (en noms de lieux, de garnisons). La mère, occupant la place de l’éducateur, tenait « le livre du devoir », lisant le dimanche des passages de la Bible.

Steinmetz, dans Les Femmes de Rimbaud, brillant essai sur les relations de Rimbaud avec sa mère, ses sœurs et la figure féminine, voit là une source de l’homosexualité de l’auteur du Cœur supplicié, ce poème qui recèle, déguisée sous des mots comme « Ithyphalliques » et « Pioupiesques », l’histoire de son viol par des soldats en 1870. Mais il y voit aussi, regard perçant, le rapport de Rimbaud avec le féminisme.

Dans la seconde Lettre du voyant, adressée en mai 1871 à Paul Demeny (il a 17 ans), non seulement Rimbaud songe-t-il à l’avenir de l’homme et de la poésie, mais il se préoccupe de celui de la femme et souhaite que soit brisé « l’infini servage » qu’elle subit. Il dénonce le mariage en affirmant que la femme doit oser « vivre pour elle et par elle », faire seule, « pour se connaître », son chemin. Connaissait-il l’existence de la révolutionnaire anarchiste Louise Michel (1830-1905) ? Vraisemblablement, pense Steinmetz.

Mes petites amoureuses est un poème qui donne radicalement congé à une certaine forme d’amour conventionnelle mais, écrit Steinmetz, cela ne veut pas dire que Rimbaud renonce aux femmes. Il révoque ces « fades amas d’étoiles ratées » vouées à une vie ordonnée, ménagère, dévote, et le modèle ne peut être que celui de sa mère, « crevant en Dieu » dans l’esprit familial et reproducteur du christianisme qu’il exècre.

Selon Steinmetz, Rimbaud se venge, dans ce poème, du mariage qu’a contracté Vitalie Cuif avec son capitaine ; c’est elle la coupable, cette mère autoritaire et tant détestée lorsqu’ils sont en présence l’un de l’autre, mais qui lui manque lorsqu’ils sont éloignés ; Vitalie Cuif, une femme de peu de mots qui ne pouvait pas arriver à dire l’amour qu’elle éprouvait pour son fils tant la possessivité menait à l’affrontement. D’où cette « énigme irrésolue » de juin 1891, ultime choc, où elle l’abandonne à l’hôpital pour ne jamais lui reparler.

Dans une anthologie de textes réunis par Jeancolas, figure ce témoignage de Rémy de Gourmont, qui l’a connu : « caractère de femme, de fille, nativement méchant et même féroce ».

* Simenon sur la genèse du roman : « Ça n’est jamais deux fois la même chose ; mais on peut dire que ça naît fortuitement, c’est-à-dire que je m’aperçois que je suis en état de roman, que j’ai besoin de me mettre dans la peau de quelqu’un d’autre, que j’en ai assez de ma peau à moi. »

Bibliographie :
Vitalie Rimbaud : Pour l’amour d’un fils, Claude Jeancolas, Flammarion
Les Femmes de Rimbaud, Jean-Luc Steinmetz, Zulma
Rimbaud après Rimbaud. Anthologie de textes de Proust à Jim Morrison, Claude Jeancolas, Textuel

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