Louis Aragon: Harmonie et inquiétude

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« Le paon était son cousin? » C’est son biographe bienveillant qui pose cette question persifleuse – sur la nature « paonique » d’Aragon (oserais-je y suppléer pharaonique?). Il la pose à la page 725 d’un ouvrage minutieux qui compte, en deux tomes, 1505 pages. Deux briques avec lesquelles on assommerait un agresseur mais pas le lecteur, car, quoique l’on pense de cet écrivain extravagant qui traversa son siècle en adhérant au stalinisme – jusqu’à justifier le pacte germano-soviétique.

La vie et l’œuvre d’Aragon, enfant adultérin qui se révéla être fils de gendarme et devint grand poète (Ferré, Ferrat, Brassens le chantèrent), demeurent dans l’histoire des lettres françaises du XXe siècle un exemple d’intelligence et de fragilité, de fièvre et de folie, d’envergure et de démesure. D’« hystérie », disait Cendrars. Autrement dit, l’œuvre d’Aragon en est une d’inspiration, de talent et de travail, de lyrisme et d’excès, avec (on comprend l’exaspération du biographe) un net penchant au narcissisme, car Aragon, qui aima les yeux d’Elsa, aimait les glaces dans lesquelles il ne pouvait s’empêcher de se mirer; ceux qui l’ont connu, fréquenté, aimé, contesté, détesté l’attestent.

Pierre Juquin présente magistralement ce multiple et phénoménal Aragon : enfant camouflé d’un milieu bourgeois (il ne sut qu’à 20 ans, au moment d’aller à la guerre, que sa grande sœur était sa mère; et son parrain, son père), poète surtout et en tout, et par ailleurs romancier, essayiste, critique d’art, journaliste, pornographe, noctambule et bosseur, humaniste et hiérarque, dandy et apparatchik, compagnon du surréalisme et militant communiste, résistant et chantre de la Résistance, homme du monde et historien de l’Union soviétique (historiographe, comme Racine le fut de Louis XIV – c’est moi qui l’écris, car Juquin, membre du comité central du PCF jusqu’à son exclusion en 1984, se retient de caricaturer son sujet).

Ajoutons, ce qui n’est pas moins important, grand amoureux des femmes; d’abord de la richissime et évaporée Nancy Cunard, puis de la Russe Elsa Triolet (belle-sœur de Maïakovski). Vers la fin de sa vie, veuf, il serait devenu un brin tantouze, recevant chez lui une faune de garçons et parfois (légende parisienne), vêtu que d’un cache-sexe rouge. Bref, en deux briques solides et franches, ce biographe, qui n’a pas failli à la tâche, nous amène à tenter de comprendre, si tant est que cela soit possible, cet homme qui a cru à la dictature du prolétariat et qui possédait plus de mille cravates; ou, pour rester dans la métaphore, mille plumes pour faire la roue…

« Beau comme l’insomnie », disait de lui sa compagne de vie et de nuits, Elsa Triolet, et comme l’écrit (reprenant l’étrange comparaison entre une harmonie et une inquiétude) l’écrivain turc Nedim Gürsel dans Les écrivains et leurs villes, magnifique essai paru au Seuil dans lequel il saisit le voyageur (de l’) impérial Aragon dans cette ville lagune qui s’engloutit lentement, sans fin. La Venise des années 1920, d’avant le tourisme organisé (Venise de Byron errant à cheval sur la plage du Lido, de Proust y séjournant avec sa mère en 1900, de Thomas Mann qui y fait mourir l’écrivain Aschenbach, d’Hemingway après la Grande Guerre) dans laquelle le jeune poète d’Une vague de rêves, où il plaidait d’entrée de jeu pour un « merveilleux quotidien » (en 1924, il a 26 ans), détruisit un manuscrit (La défense de l’infini, dont il ne reste que l’érotique Le Con d’Irène sauvé des flammes par Nancy Cunard) et fit une tentative de suicide qui, réussie, l’aurait privé de sa rencontre avec Elsa (le 6 novembre 1928 à la Coupole : « le soir même, ils sautent le pas, chez Elsa, à l’hôtel Istria », précise Juquin), donc de sa véritable naissance, lui qui lui écrira (et nous connaissons la sublime chanson qu’en a tirée Ferré) : « Ma vie en vérité commence/ Le jour que je t’ai rencontrée (…) Je suis né vraiment de ta lèvre/ Ma vie est à partir de toi ».

C’est sa poésie qui survit, qui survivra à Aragon, ce vieil homme bronzé et caricaturé, lui qui, en 1982, cassera sa canne (celle de son père Louis Andrieux) dans une France où le communisme, là comme ailleurs, disparaissait de la carte du monde (les restants tenant de dictatures et non du prolétariat!). Ses poèmes à Elsa demeurent, comme Apollinaire laissa ceux à Lou, et sa poésie qui s’était glissée jusque dans ses livres de prose frémit encore dans ses meilleurs ouvrages comme Le paysan de Paris de 1926 sauvé par son fulgurant amalgame au surréalisme (le « merveilleuxquotidien »), comme Le roman inachevé qui est un long poème autobiographique publié à 60 ans et dans lequel sa vie défile comme un torrent tempétueux (le mentir-vrai) : sa mère qui se dévoila sur le tard, les femmes qu’il institua garantes de l’avenir de l’homme, les guerres, et « la grande route », autrement dit le communisme, puis les bonheurs de la vie réelle dominant les désespoirs de la vie secrète.

Cet Aragon-là qui, comme les grands artistes, a pu se passer de prénom, est fameux. Il n’est cependant pas le grand romancier français de son siècle (dépassé largement par Proust et Céline, par Genet), mais il demeure, malgré sa dérive politique (que Pierre Juquin décrit en témoin direct, compagnon de route, complice d’errance), un grand témoin du monde au vingtième siècle dans lequel il traversa, s’engageant jusqu’au lyrisme sans craindre l’utopie, les rêves (le communisme), les désastres (la guerre d’Espagne, le mal nazi), les héroïsmes (la Résistance), les débâcles (le stalinisme, le réalisme socialiste, le jdanovisme).

Pierre Juquin dans sa monumentale biographie nous décrit d’abord et avant tout un homme humain plus qu’humain, dans ses croyances et ses contradictions, ses générosités et ses ténacités. Il n’entre pas vraiment dans les œuvres de l’écrivain ou à peine (ce n’est pas une biographie d’ordre littéraire), mais il trace d’Aragon le portrait d’une fidélité humaine à tous crins, à cran avec l’histoire, celle d’un témoin actif qui, en plus de tordre la littérature avec des ouvrages de plus en plus éclatés (mes préférés) comme Théâtre /Roman, et Henri Matisse, Roman où il confronte le travail de l’écrivain à celui du peintre, aura incarné par sa personnalité la poursuite acharnée de l’espoir en une vie meilleure même lorsque la réalité se faisait tragique, lui qui dans « La nuit de Moscou », un des textes de Roman inachevé, a écrit « Au plus noir du malheur j’entends le coq chanter »…

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