Les petits pots

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Une fois n'est pas coutume : la chronique de Stanley Péan dédiée à la littérature québécoise et la mienne — qui, courageusement, se propose de rendre compte de la prose étrangère la plus brillante parmi le nombre effarant de nouveautés —, partageront un même thème, soit l'art capricieux de la nouvelle. Qu'elles proviennent d'Israël, des États-Unis, de Russie, de Hongrie ou d'Argentine, les nouvelles ne souffrent pas des frontières du vraisemblable comme du politiquement correct. Elles prouvent aussi la formidable santé du genre, qui se doit de frapper vite et fort, de désarçonner en quelques lignes un lecteur laissé pantois. Enfin, elles confirment l'adage rappelé par mon collègue chroniqueur, et qui caractérise bien le récit bref : dans les petits pots se trouvent les meilleurs onguents.

Dans Le Dictionnaire du littéraire (PUF, 2002), Robert Dion affirme d’entrée de jeu que l’exercice de la nouvelle renvoie à « l’idée d’information neuve et, au-delà, de jamais vu, d’inouï », et qu’il « raconte un fait extraordinaire mais donné pour vrai.» Étant donné l’extraordinaire disparité qui marque les recueils dont je vous entretiendrai ci-après, une telle définition s’applique-t-elle à tout coup ? Ou n’est-ce pas plutôt l’une des caractéristiques de la nouvelle que de glisser entre les mailles du filet tendu par les théoriciens du littéraire ?

Traiter du rien, traiter de rien

Ainsi, on aurait plutôt tendance à préférer le terme de « clichés », ou d’« instantanés », à celui de « nouvelles » pour décrire les bribes de vie que l’écrivain d’origine israélienne Etgar Keret a rassemblées sous l’intriguant titre Crise d’asthme. Déjà remarqué il y a deux ans avec La Colo de Kneller, une escapade dans l’au-delà mystico-postmoderne aussi brève que déroutante, Keret brode quarante-huit minuscules « textes-clips » autour de tout et de rien. Un magicien qui a peur de ce qui va sortir de son chapeau, un chauffeur d’autobus qui ne veut pas ouvrir la porte de son véhicule aux gens en retard, une mystérieuse histoire d’œuf de dinosaure caché au fond d’un jardin : autant de pièces d’un grand casse-tête absurde dont on ne devine qu’à peine le motif. Au lecteur de remplir les trous et d’interpréter à sa guise les scènes touchantes, drôles ou cyniques, nées de l’esprit particulier de Keret.

Barry Hannah affiche quant à lui une même désarmante désinvolture à travers les lumineux portraits de paumés qui errent entre les pages du magnifique recueil Les Grands Solitaires. Ce sont la plupart du temps des racontars burlesques de gamins ou de piliers de bars que rapporte d’une plume adroite l’écrivain originaire du Mississippi. Le surnaturel, tapi quelque part au cœur de l’Amérique profonde, n’est jamais vraiment loin dans ces récits marqués au fer rouge par l’ennui et la poursuite des plus futiles ambitions. En attendant, les grands solitaires— que nous sommes tous au fond —, ont droit à une brillante dissertation sur les oubliés du rêve américain.

À l’autre bout de la terre, en Russie cette fois, la situation n’est pas véritablement différente. Néanmoins beaucoup plus cinglantes, les nouvelles d’Alexandre Ikonnokov jettent un regard délicieusement cynique sur le cirque qui caractérise l’organisation sociale et la bureaucratie en ex-U.R.S.S. dans ses très grinçantes Dernières Nouvelles du bourbier. Militaires ou simples habitants pris au piège d’une « maudite machine » carburant aux pots-de-vin, tous les protagonistes des nouvelles d’Ikonnikov réussissent à nous tirer un sourire mauvais. Spectaculaire plaidoyer contre la bêtise humaine, chef-d’œuvre d’ironie copieusement arrosé de vodka, ce recueil devrait faire du bruit.

L’art de tourner court

Il paraît que l’on doit aux demandes répétées des libraires de l’Hexagone la publication du génial Traducteur cleptomane de Dezsö Kosztolányi. Chouette initiative ! Car sans elle, le large public n’aurait pu se laisser inonder par la fine prose de cet écrivain, qui a sévi dans les années 20. La nouvelle-titre, de loin la meilleure de ce recueil d’une intelligence rare, relate le désastreux travail d’un traducteur incapable de s’empêcher de dérober aux personnages leurs plus précieuses possessions dans ce qui semble être le premier « vol littéraire » de l’histoire. On suit dans les autres textes les tribulations de Kornél Esti, l’alter ego de l’auteur, qui semble toujours prêt à donner à autrui une raison d’être, au risque de friser le ridicule à plusieurs reprises. Dans La Ville franche, par exemple, il présente à un confrère une cité où tous les habitants affichent la plus désarmante honnêteté, où les journaux portent des noms comme Le Mensonge, L’Intérêt personnel ou Le Coup dans le dos. Écrites avec une surprenante assurance et un doigté que seuls les grands maîtres du récit bref peuvent afficher, Le Traducteur cleptomane mérite sa place parmi les classiques de la littérature mondiale. Et saluons bien bas nos cousins libraires !

On a maintes fois associé l’œuvre de Juan José Saer à celle de Borges, figure sacrée à laquelle on fait (trop ?) souvent référence, lorsqu’on est en présence d’une prose extrêmement complexe. La comparaison, bien que galvaudée, n’est cependant pas innocente, comme en témoignent les petits pièges posés par l’écrivain argentin dans son dernier recueil intitulé Lieu ; sa parution coïncide d’ailleurs avec la réédition de Cicatrices, son chef-d’œuvre autrefois intitulé Le Mai argentin, et la sortie de L’Enquête, tout deux en format de poche. Dès le premier texte, La Conférence, le trouble est semé. Après avoir rêvé d’un photographe immortalisant un rhinocéros, un homme sort de sa poche un cliché encore mouillé dudit animal. Les autres récits, tout aussi troubles, nous plongeront dans une série d’événements étranges, souvent poétiques, quoique présentés avec une rigueur saisissante. Saer réussit le pari impossible de condenser la matière d’un roman en quelques lignes d’une clarté rare. À lire absolument avant de se plonger dans Cicatrices, ou dans le reste de l’œuvre de cet écrivain majeur, qui ne devrait plus désormais souffrir de la comparaison avec la quasi-sainte figure de l’aveugle qui a changé à jamais les lettres argentines.

C’est peut-être au fond Gérard de Cortanze qui a raison, lorsque dans un article sur Saer récemment paru dans le Figaro Littéraire, il résume le mieux les ressorts subtils du texte bref : « La seule façon pour un écrivain d’être un romancier, c’est de ne pas écrire de romans. » Bien vu !

Bibliographie :
Crise d’asthme, Etgar Keret, Actes Sud
Les Grands Solitaires, Barry Hannah, Gallimard/La Noire
Dernières Nouvelles du bourbier, Alexandre Ikonnokov, Éditions de l’Olivier
Le Traducteur cleptomane, Dezsö Kosztolányi, Viviane Hamy/Bis
Lieu, Juan José Saer, Seuil, Cadre vert
Cicatrices, Juan José Saer, Seuil/Cadre vert
L’Enquête, Juan José Saer, Points

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