Le crime… paie !

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Je me confesse : dans le dernier numéro du libraire, j'ai, avec Shirker de Chad Taylor, fait un manquement à un ridicule code d'honneur personnel : j'ai lu un polar… et j'ai adoré l'expérience ! Denis LeBrun, chroniqueur de littérature policière en ces pages, aurait cependant apporté un bémol ; il ne s'agit pas, à proprement parler, d'un polar. C'est vrai, mais qu'en est-il vraiment de ces livres qui, depuis Le Nom de la rose (dont tous les éditeurs espèrent un jour obtenir un clone convaincant), empruntent aux rouages du roman policier pour servir la narration d'un récit historique ou la chronique des angoisses métaphysiques de tous les jours ? Encore sous le choc depuis ma rencontre avec le talent fulgurant du jeune auteur néo-zélandais, j'ai donc emporté en vacances deux ouvrages de cette trempe : Le Grand Bercail, de Franz Bartelt, et Le Fantôme de la Tour Eiffel, d'Olivier Bleys.

Péril en la demeure

D’emblée, notons qu’outre leurs structures à tendance policière, ces deux romans fort différents ne sont pas publiés dans une collection, voire chez un éditeur, spécialisé dans le polar. Ainsi, Le Grand Bercail de Franz Bartelt figure-t-il dans la Blanche, cette prestigieuse collection de littérature générale des éditions Gallimard. Qu’à cela ne tienne, dès les premières pages, le ton, ponctué d’images caustiques et d’envolées d’humour noir, est donné : on embarque dans un mystère comme il est rare d’en lire le récit. Chaque année, dans le village de Reboul, on célèbre en grande pompe, avec un grand défilé costumé et quelques sanglantes reconstitutions à l’avenant, l’art singulier de la torture. À l’origine de cette fête, un musée sur cette pratique, la fierté de la ville et son seul attrait touristique, qui a été aménagé dans un sombre château dominant la région. Non loin de là niche une autre attraction, moins attrayante celle-là : un asile subtilement (sic) nommé le Grand Bercail. Au fil des ans, la direction, dans un élan humaniste, a décidé que ses pensionnaires seraient libres d’aller au village et même de participer aux festivités annuelles. Le hic, cette année, c’est qu’une série de meurtres sauvages est perpétrée un peu partout à Reboul avec la hache de Geoffroy le Tordu, un esprit sadique qui habita autrefois le château. Pour ajouter à l’inquiétude générale, un habitant du Grand Bercail, privé de sortie en raison de son passé plutôt houleux, profite de cette commotion pour prendre la clef des champs. Bref, dans le village mené par un maire aux mœurs discutables et obéissant aux décisions d’une chambre de commerce corrompue, tout concourt à l’établissement d’un joyeux chaos.

Dans ce polar que l’on croirait signé par un Marcel Pagnol obsédé par le crime, Franz Bartelt, reconnu pour sa verve truculente et cynique, pose avec une joie manifeste une série de pièges destinés à un lecteur qui se perd bientôt en conjectures. Qui tue ? Qui profite des meurtres ? N’y a-t-il qu’un seul meurtrier ? On ne sait trop où donner de la tête dans ce roman qui se joue de la structure du roman policer pour livrer une brillante illustration des travers du petit peuple. Personne, en définitive, n’est coupable dans Le Grand Bercail. Personne n’est innocent non plus.

L’année de tous les dangers

Toujours dans la collection Blanche, Le Fantôme de la Tour Eiffel brode aussi sur les mécanismes du polar pour servir cette fois un roman-feuilleton dans la plus pure tradition des œuvres de Balzac (la folie en plus) et de Dumas (la décadence en plus). Olivier Bleys, auteur du très remarqué Pastel paru il y a deux ans, nous transporte, à travers le récit de l’ascension d’Armand Boissier, un jeune architecte au sein du cabinet de l’ingénieur et architecte Gustave Eiffel, dans l’effervescence du siècle dernier, alors que le monde avait les yeux tournés sur l’Exposition universelle de Paris. Autour de la construction de la Tour Eiffel, alors destinée à devenir le plus haut monument de la planète, une foule d’intrigues se tissent. Armand se lie ainsi d’amitié avec Odilon, un autre ingénieur au passé bohème, et découvre la douce folie qui anime Paris tandis que dans l’ombre, l’architecte américain Gordon Hole rêve de faire « culbuter la tour ». L’intrigue, menée à un train d’enfer et témoignant d’une intense recherche de la part de Bleys, laisse aussi place à quelques digressions savoureuses, comme le récit de l’invention du soutien-gorge ou la description de l’ébauche de projet concernant ce qui, un jour, deviendra la Statue de la liberté.

Chronique des mœurs parisiennes et de l’exubérance qui marqua la fin d’une époque, Le Fantôme de la Tour Eiffel étonne tant par son érudition que par sa construction diablement bien maîtrisée. À travers les pérégrinations des deux amis ingénieurs, le lecteur revit avec joie les attraits de la Ville Lumière : ses théâtres où les actrices rendent, comme la Nana de Zola, tous les hommes fous de désir ; ses cafés où l’on s’enivre à en perdre la tête, jusqu’à ce que le monde, sens dessus-dessous, ressemble à ce que l’on veut qu’il soit. Tout, dans la description de Bleys, est prétexte à l’excès, aux allusions et aux clins d’œil envers les archétypes du roman gothique comme cette mystérieuse confrérie de spirites qui se réunissent à la morgue pour entendre psalmodier, dans une langue venue de l’au-delà leur prêtresse, avant de filer en catimini sous les ponts de la Seine. Poe, Baudelaire, Jules Verne et Lautréamont, s’ils avaient pu siffler quelques verres d’absinthe ensemble, auraient apprécié la compagnie du récit de Bleys qui dit d’ailleurs, dans sa présentation, s’être inspiré (encore un insoluble mystère !) d’une vie antérieure dans laquelle il aurait été un architecte en métallurgie pour écrire Le Fantôme de la Tour Eiffel. L’idée est charmante et le résultat, au-delà de toutes les attentes lorsqu’il s’agit de dénicher un cocktail littéraire léché aux parfums d’aventure, de mystère, de folie et, bien entendu, de romance.

Que ceux et celles qui désespèrent de retrouver un jour une œuvre qui allie l’érudition du roman historique et la justesse des portraits du roman réaliste soient avertis : les œuvres de Bartelt et de Bleys constituent probablement, ces derniers temps, deux des plus réussis alliages à s’être pointé le bout du nez sur les rayons des librairies. De tels bijoux satisferont sans aucun doute les amateurs de l’un ou de l’autre genre, en attendant que tonnent les canons de la rentrée d’automne.

Bibliographie :
Le Grand Bercail, Franz Bartelt, Gallimard/Blanche
Le Fantôme de la Tour Eiffel, Olivier Bleys, Gallimard/Blanche

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