La Fièvre

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Avec le retour des beaux jours revient immanquablement la Fièvre, une étrange maladie qui, suivant les humeurs de Dame Météo, nous pousse à dénicher l'évasion sous d'autres latitudes ou, solution plus simple et plus économique, entre les pages d'un bon bouquin. La Fièvre nous condamne à une irrésistible fuite en avant, au gré d'une prose tantôt placide, tantôt démontée comme les mers les plus terribles des légendes. Embarquement, donc, pour un aller simple vers l'imaginaire, là où les rivages se confondent avec le ciel.

Le phare du bout du monde

Je l’avoue un peu honteusement: c’est seulement avec Garder la flamme de Jeanette Winterson que j’ai eu vent de l’existence de Melville, un éditeur au nom évocateur qui a eu l’idée de faire du
voyage, intérieur comme extérieur, sa spécialité, exploitant ainsi un filon d’une extraordinaire richesse. Winterson, qui a fait ses premières armes chez Plon avec Le Sexe des cerises et Écrits sur le corps, puis chez l’Olivier avec Powerbook, trouve donc un nouvel éditeur pour ce roman encensé par la critique anglo-saxonne, qui a salué la fraîcheur de son imaginaire et la grande maturité de sa prose.

Si Garder la flamme s’inscrit dans la grande lignée des récits baroques fleurant bon les embruns, précisons qu’on n’y voyage pas beaucoup. En fait, l’évocation de l’ailleurs nous parvient principalement grâce aux récits fabuleux de marins à moitié fous rapportés par Pew, le gardien de phare écossais qui, un jour, a recueilli la petite Vif-Argent après que celle-ci eut perdu sa mère. Les circonstances de la tragédie sont assez singulières puisque sa «compagne de cordée» a fait une chute de la maison, perchée selon un angle audacieux sur le bord de la falaise, pour finir dans les flots. La petite Vif-Argent grandit donc en compagnie des légendes que lui raconte Pew et des histoires de gens célèbres qui auraient fréquenté ce coin de pays, balayé par les bourrasques et oublié du reste du monde. Ainsi, un certain Charles Darwin y serait allé chercher des fossiles, tandis que Robert Louis Stevenson y aurait trouvé l’inspiration. Il y a aussi ce superbe personnage nommé Babel Dark, qui a hésité longtemps entre l’amour des femmes, de Dieu ou de la science. Sur ce ton craquant d’une enfant qui ne voit pas encore la fragile frontière séparant le vrai du faux, le songe de la réalité, Vif-Argent narre les hauts et les bas de son existence et, incidemment, de sa quête amoureuse. Car c’est là que Winterson, en romantique désespérée, espère nous emmener. Pour ma part, j’ai préféré les récits de marins et la simplicité de la prose.

L’enchanteur malgré lui

Ce sont à peu près les mêmes raisons qui m’attirent vers les eaux plus tranquilles de l’œuvre de Maxence Fermine, écrivain français maintes fois comparé (à raison) à Alessandro Baricco. Il y a chez lui un sens de l’enchantement, une imagination naïve auxquels seuls les esprits chagrins savent résister. Après le plutôt décevant Tango Massaï, qui suivait l’extraordinaire Amazone, restait à savoir si Le Labyrinthe du temps allait être à la hauteur. Si la magie y est toujours, les références aux Mille et Une Nuits et aux légendes éternelles aussi, force est d’avouer qu’il ne faudra pas demander à ce court roman d’évasion d’être d’une grande profondeur. À partir du récit en apparence réaliste d’un chrétien parti évangéliser les Ottomans au début du XIXe siècle, Fermine dérape rapidement vers les territoires du fabuleux pour nous emporter sur une île hors du temps, hors des cartes, où notre héros cherchera à trouver où il a échoué et, tant qu’à n’avoir que cela à faire de son temps, découvrir le secret du «trésor de vérité». Sans céder entièrement du conte moraliste, Fermine marche sur les traces de Gabriel García Márquez (pour la richesse de son univers) et de Luis Sepúlveda (pour le talent de fabuliste), ce qui s’avère déjà une réussite. À déconseiller aux lecteurs trop pragmatiques, Le Labyrinthe du temps devrait être lu sur le bord d’une plage, question de laisser errer son regard à l’horizon entre deux paragraphes.

Asie d’hier et demain

L’écrivaine chinoise Liu Sola a elle aussi imaginé, dans La Grande Île des tortues-cochons, une terre merveilleuse située quelque part en Asie et dans un futur très lointain, en l’an 4000 très exactement. La civilisation telle que nous la connaissons a été oubliée, et c’est à une relecture complète de nos origines que l’écrivaine nous convie à travers la saga d’un clan, les Ji. Réalisme, tradition et fantaisie abondent dans ce roman échevelé qui se plaît à bousculer nos repères. Sola, qui par ailleurs a vécu un temps à New York et à Londres avant de revenir à Pékin, emploie différents procédés narratifs, ajoutant à la perplexité d’un lecteur qui ne sait plus trop comment cataloguer cette histoire d’anticipation truffée de clins d’œil à l’actualité, mais qui emploie le ton historique, un bestiaire fabuleux et un enrobage postmoderne pour parvenir à des fins qui ne s’éclairent que très lentement. Si vous appréciez l’imaginaire des contes ancestraux chinois ou la complexe alchimie des êtres à l’œuvre au cœur du Rêve dans le pavillon rouge (Cao Xueqin, La Pléiade), il vous faut lire cet opus qui, à sa manière, donne à voir ce que la Chine pourrait apporter à la littérature mondiale.

L’île étrange

Et puisque les îles sont à l’honneur, soulignons en conclusion la réédition d’un grand livre d’un auteur qui nous a quittés l’année dernière, non sans avoir laissé sur la littérature britannique une marque importante: Le Mage de John Fowles. Certes, pour bien digérer toute la portée symbolique et les jeux de faux-semblants tendus comme autant de pièges au fil d’une narration qui ne cesse de jouer avec nos certitudes, il faut avoir du temps devant soi. Beaucoup de temps. Au début des années 50, Nicolas Urfe est décidé à refaire sa vie et part pour l’île grecque de Phraxos, perdue au milieu de la mer. Là, il fait la rencontre de l’énigmatique Maurice Conchis, propriétaire d’une villa nommée la «Salle d’attente». Petit à petit, la relation avec ce dernier, puis avec deux envoûtantes jumelles, devient de plus en plus étrange et la limite séparant le fantasme du réel s’érode lentement. Au fil des hallucinations et des récits contradictoires, le lecteur est appelé à comprendre ce que Conchis a derrière la tête. L’auteur de Sarah et le lieutenant anglais sait maintenir son suspense tout en décrivant de brillante façon l’étrangeté des lieux, théâtre d’un drame freudien qu’on n’oublie pas de sitôt. Bref, un dépaysement total, dans tous les sens du terme. N’est-ce pas ce à quoi on s’attend de la Fièvre, au fond?

Bibliographie :
Garder la flamme, Jeanette Winterson, Melville éditeur, 249 p., 37,95$
Le Labyrinthe du temps, Maxence Fermine, Albin Michel, 247 p., 25,95$
La Grande Île des tortues-cochons, Liu Sola, Seuil, coll. Cadre vert, 268 p., 36,95$
Le Mage, John Fowles, Albin Michel, 647 p., 34,95$

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