L’art du bref

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Certains la considèrent comme un art mineur aux côtés du roman qui demeure la forme canonique en littérature, pourtant la nouvelle comme la novella ont leur langage distinct. De la même façon que la sonate pour instrument seul se différencie de la symphonie, la forme brève offre une autre voix au récit.

Ainsi, la novella Les enfants de Dimmuvík de l’Islandais Jón Atli Jonassón offre un remarquable modèle de concision et de cohérence, faisant coïncider le sujet de l’histoire avec sa forme brève. Il s’agit d’un récit d’une nudité parfaite, exempt de toute fioriture, renvoyant au profond dénuement des enfants de la crique Dimmuvík, mourant de faim au sein d’un environnement et d’une famille désolés et hostiles. L’économie de mots dit le manque de tout : nourriture, chaleur, amour, espoir.

La narratrice de ce conte cruel voit sa mémoire ravivée à l’enterrement de son frère, revisitant les souvenirs de son enfance passée dans la crique à ses côtés, ainsi qu’à ceux d’une sœur malformée, d’un père froid et d’une mère devenue mutique à la suite de la mort d’un enfant prématuré. Pour dire la froideur et la dureté de l’univers dans lequel grandissent les enfants, l’auteur va droit au but. « Au mois de mars 1930, j’avais douze ans et ce qui attestait mon existence et celle de mon frère et de ma sœur, c’était la faim. Elle nous rappelait constamment que nous étions vivants. »

Austère, le livre raconte le quotidien de ces enfants abandonnés à eux-mêmes, vivant dans la misère sévissant dans ce coin de l’Islande isolé et stérile. Les souvenirs remontent à la mort de cet enfant prématuré, à la suite de laquelle la mère cesse de parler et de voir, les quittant « sans aller e part », se retirant dans son lit. Cette crique maudite, « ainsi faite qu’on n’y entend pas les pleurs des autres », se présente comme un no man’s land fait de non-dits, où le quotidien se résume à recenser ce qui reste à manger et à imaginer des plans pour subvenir à ses besoins. Tout tourne autour de la faim. Le père emmène le fils pêcher; la narratrice et le frère partent en alternance chercher la ration hebdomadaire de lait pour la famille, traversant la lande jusqu’à la maison de Berg, où la maîtresse des lieux leur sert autant de verres de lait qu’ils le veulent, « l’aumône qui nous maintenait en vie ».

Les descriptions de la décalcification des corps et de l’univers qui s’effondre autour de ces êtres décharnés sont à fendre l’âme. Pourtant, la narratrice ne s’épanche pas sur son sort, relatant qu’aucun mot à l’époque ne lui venait pour décrire sa situation de misère. Le silence régnant sur la faim approfondit le manque. La déficience du langage fait partie de leur pauvreté, dit l’auteur, remarquable dans sa façon de faire correspondre le dépouillement de la forme avec la privation de la famille.

Déchirant, dense, parfois glacial, parfois d’une tendresse infinie, Les enfants de Dimmuvík peut rebuter par sa radicale sobriété, mais il recèle des beautés pures et une poésie tragique qui en font un livre fort et puissant. Un fond métaphysique habite l’histoire, alors que la narratrice cherche un sens à sa souffrance, prenant à sa charge le récit de son clan oublié ayant vécu dans le plus total désœuvrement sans que personne n’en fût inquiété. La faim la renvoie à un tout, un univers qui s’absente lorsqu’on perd le contact originel, soit la nourriture. « Il y a parfois seulement trop de bouches à nourrir », écrit Jonassón, renvoyant les échappées philosophiques de sa narratrice à la réalité, si concrète, que le récit lui-même en est le miroir. Le livre suit une trajectoire météorique devenant au final haletant, terrible, courant vers sa fin, dirait-on, de la même manière que ces enfants démunis courent vers la leur.

Écrire la fugacité
Pour sa part, Alessandro Baricco offre, avec Trois fois dès l’aube, trois nouvelles s’appuyant sur la même unité de temps, l’aube, durant laquelle des rencontres auront lieu entre deux personnages. On trouve dans ces histoires le même effet de retenue que dans le précédent livre, mais cette fois l’accent est mis non pas sur le manque, mais bien sur la fugacité de l’instant, ce point de bascule entre la nuit et le jour propice aux rencontres fortuites et aux confidences.    

Avec ce livre sobre, dépouillé et presque entièrement dialogué, Baricco se révèle maître dans l’art du dialogue, finement mené avec rythme et précision, créant tantôt un décalage comique, tantôt un effet de surprise, de répétition ou de chute. La conversation devient un art vivant proche de la danse, de la musique et de la poésie. Musicologue, l’auteur maîtrise à merveille l’orchestration des mots. Le chant de la nouvelle se révèle ici dense, vif et concentré. Le tempo est l’allegro : l’art du bref dans sa plus pure tradition.    

Simplement titrées « Une », « Deux » et « Trois », les nouvelles font entrer le lecteur de plain-pied dans un échange entre deux personnages qui se rencontrent pour la première fois. Le premier face-à-face se joue entre un homme et une femme dans le hall d’un hôtel chic, lorsque celle-ci est prise d’un malaise, obligeant ce dernier à l’héberger dans sa chambre. La femme pénètre dans son intimité et passe aux confidences. La seconde nouvelle met en scène la rencontre entre un portier d’hôtel et une jeune cliente qui tente de fuir son compagnon violent. Tandis que ce premier cherche à comprendre comment cette femme peut aimer un homme brutal, il lui révèle qu’il a fait de la prison à la suite d’un meurtre qu’il a commis. Les rôles se trouvent ainsi brouillés dans l’étrange interrogatoire où l’ex-bagnard cherche à mettre en garde la jeune femme prise dans de dangereux filets semblables à ceux qu’il a lui-même jetés jadis.      

Pour sa troisième nouvelle, Baricco remonte le temps, reprenant le personnage du premier texte, encore enfant, au moment où ses parents meurent dans l’incendie de leur maison. On le suit alors qu’il est escorté par une inspectrice de police qui l’emmène chez un de ses amis. Cette histoire éclaire les précédentes, revisitant les mêmes thèmes et donnant au livre sa cohérence. Il est question du fantasme de la table rase, de résignation face au malheur, puis de cette lumière de l’aube, qui « rallume les choses et relance la course du temps ». La femme pense « à la mystérieuse permanence des choses dans le tourbillon incessant de la vie », élevant en face de la fugacité de ce moment une continuité, celle-là même qui permet de croquer un instant de vie dans une nouvelle et de dire malgré tout LA vie.

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