José Carlos Somoza : José au pays de l’art noir

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Inconnu jusqu'à la publication de La Caverne des idées (été 2002), un polar époustouflant encensé en ces pages par votre humble chroniqueur, José Carlos Somoza est, cet automne, on ne peut plus présent sur les rayons des librairies. Pas moins de trois romans, parus chez deux éditeurs différents, Carla et la pénombre (Actes Sud), La Bouche et Le Détail (Mille et une nuits) confirment son redoutable talent de conteur et la justesse de son regard sur les relations entre le monde de l'art et celui du crime - ou l'art du crime, si vous préférez.

Cubain exilé à Madrid pour y pratiquer la psychanalyse, José Carlos Somoza a quitté depuis cette noble profession pour s’abandonner entièrement à celle d’écrivain, plus hasardeuse mais non moins gratifiante. Il faut y voir une bonne nouvelle et un choix sensé. La lecture de La Caverne des idées, ou la transposition philosophico-policière des aventures d’un Hercule Poirot au temps de l’immortel Platon, implique à elle seule à cette heureuse conclusion. Somoza y démontrait une aisance innée à aligner les pirouettes narratologiques, de vertigineuses mises en abyme et l’utilisation astucieuse des règles du traditionnel  » whodunnit  » (littéralement :  » Qui a fait le coup ? « ). La suite promettait.

Elle ne s’est pas fait attendre, toutefois, et trois fois plutôt qu’une : La Bouche, Le Détail et Clara et la pénombre, romans de propos et de densité (à tous les égards) différents et écrits entre 1987 et 2001, se répondent et dévoilent ensemble un inquiétant réseau d’obsessions, de cauchemars et de prophéties. En esthète averti aux visions nourries par celles d’Alfred Hitchcock ou de Peter Greenaway, Somoza oppose les ambitions de l’art à la vie, reflets l’un de l’autre et pourtant meilleurs ennemis. Les réflexions sur le mal, la beauté et sur le prix de la vie appuient tout naturellement cette démarche littéraire poussée par l’envie de dénicher dans les recoins sombres de la morale le germe de ses récits. Bref, s’il emprunte sans vergogne aux philosophes de l’art, aux ambiances troubles de Kafka ou de Borges, Somoza n’en demeure pas moins un peintre génial du carnaval du monde.

Une tache dans le tableau

Et pourquoi tant d’éloges ? Parce que l’ancien psychiatre maîtrise, comme peu d’autres romanciers savent le pratiquer, l’art de dénicher la plus légère perturbation dans un univers trop parfait pour ne pas être au bord de l’effondrement. Une tache sur la perfection de la toile, en quelque sorte. Dans La Bouche, c’est la révélation soudaine de la présence d’un os dans le doigt du narrateur qui, s’apprêtant à appuyer sur une sonnette, fait tout basculer. La maîtresse qui l’attend de l’autre côté de la porte, cette femme qu’il aime à temps partiel, les fondations de toutes ses certitudes, tout s’écroule et perd son sens devant cet inusité constat. Le squelette qui soutient le fragile édifice qu’est devenu son être devient le témoin de la véritable nature de l’homme, ce condamné en sursis. Écrit en 1995, La Bouche trahit déjà beaucoup les préoccupations de son auteur, qui y présente certains des thèmes fondamentaux de son œuvre. La précarité de la beauté, l’illusion des sentiments ou la fatalité face à l’avancée de la vieillesse, tout y est malmené dans une logorrhée hallucinée sans point final. La prose ininterrompue de Somoza ne manque pas d’ambitions, loin de là, mais elle pèche néanmoins par excès de style, l’exercice dénotant une volonté esthétisante un brin pompeuse.

Écrit huit ans plus tôt, Le Détail montre José Carlos Somoza beaucoup plus posé et économe, mais non moins brillant. Il s’agit cette fois de démasquer le mystérieux assassin qui s’en prend à des victimes innocentes dans le paisible village andalou de Roquedal. Baltasar, le  » fou du cimetière « , s’attaque à l’énigme sans se soucier des conclusions officielles des autorités, et se lance dans une  » enquête en embuscade « . Selon le limier iconoclaste, cet  » espionnage de la vie  » permet de saisir toute l’importance des détails et leur sens caché. Ainsi, croit-il,  » celui qui le décide peut voir pousser les feuilles d’un arbre « . Une araignée s’échappant de l’oreille de la première victime pousse Baltasar à traquer sous ses multiples incarnations un ennemi invisible, dont la haine est nourrie seulement par le désir d’annihiler la vie. Quant à savoir si de telles méthodes peuvent rivaliser avec celles des plus fins limiers, la lecture du Détail le dira.

Il est aisé de percevoir Le Détail comme une pièce à conviction dans l’œuvre de José Carlos Somoza. En effet, l’écrivain y démontre une compréhension admirable de la (dé)construction de la mécanique du roman d’enquête, et laisse entrevoir quelques pistes qui mèneront à une plus claire compréhension de ses livres à venir. Même le plus anodin des détails n’est pas innocent dans la fabrication du drame, et ce, même s’il peut être facile de voir, en apparence, le plus chatoyant des spectacles. La vérité est ailleurs, pourrait-on dire, pour emprunter à une certaine série télé populaire… La démarche se veut encore plus révélatrice lorsque appliquée au nouveaux territoires de l’art moderne. Le fait de repousser jusque dans ses plus inquiétants retranchements l’implication du corps dans l’œuvre d’art a souvent fait l’objet d’analyses et de dissertations qui questionnent la moralité des gestes commis. Les performances extrêmes des années 70 et les spectaculaires démonstrations de scarification ou de chirurgie plastique actuellement en vogue (pensons par exemple à Orlan) nous rappellent que la frontière qui sépare le génie du sacrilège est souvent mince.

De l’art du meurtre

Clara et la pénombre s’aventure dans de tels territoires en présentant un futur dangereusement proche (nous sommes en 2006), qui vénère l’art hyperdramatique, ou l’utilisation du corps humain comme toile pour des peintres convaincus de faire de la vie l’art, et vice-versa. Épilés, apprêtés et soumis à mille tortures pour atteindre un état total d’anonymat nécessaire à la bonne utilisation du corps devenu matière, les modèles se confondent à l’œuvre au point de disparaître. Lorsque l’un des plus célèbres tableaux (on ne parle déjà plus d’humain à ce stade) est retrouvé sans vie dans la plus grotesque des mises en scène – une vulgaire imitation d’une macabre nature morte -, on devine qu’un pas de trop a été fait. Le scandale risque de ruiner le créateur, Bruno Van Tysch, et pour empêcher que ne se reproduisent ces meurtres d’esthète dément, Somoza met en scène un responsable de la sécurité de la maison. En conclusion, les révélations sur les agissements des grands bonzes de l’art hyperdramatique s’avèreront plutôt choquantes.

Le plus imposant des romans de Somoza opère, comme dans La Caverne des idées, un subtil renversement de point de vue afin d’observer sous un autre angle les rapports qui unissent le geste de tuer et celui de créer. L’érotisme noir de certaines scènes donne à frémir tellement les protagonistes y sont décrits comme des pantins dans une grotesque exposition de la chair faite œuvre, vidée d’émotions et donc, périssable et décorative. On accorde plus de prix à l’objet convoité par les collectionneurs qu’à l’existence des modèles. C’est dans cet univers que Somoza a choisi d’évoluer, en archéologue des consciences modernes à la recherche des vestiges des traces d’humanité tapies au plus profond de personnages fascinants. Et puis, c’est l’artiste hyperdramatique Van Tysch qui résume le mieux la démarche de son créateur :  » La vérité est dans la pénombre « . À vous de chercher maintenant.

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