C’est un pays montagneux, pluvieux et étrange, balkanique et petit, à l’histoire sombre, dans lequel on ne va pas en vacances ; après la guerre de 39-45 son peuple fut soumis à Staline puis un dictateur du cru, Enver Hodja, rompit avec l’URSS de Khrouchtchev pour le ranger, tout aussi asservi, sous Mao. Homère merci!, un écrivain, Ismaïl Kadaré, en a décrit le suc et le sort d’une plume courageuse, inspirée, indomptable.

Voilà un homme qui est parvenu à imposer une littérature digne de ce nom (moderne sous influence des Anciens, Eschyle, Shakespeare, Cervantès) alors qu’il a eu à vivre (né en 1936, il a aujourd’hui 83 ans) sous l’une des dictatures les plus dogmatiques qu’ait connues l’Europe au XXe siècle. Un écrivain étroitement surveillé qui, malgré les censures, ne se sera jamais renié et aura en 1985 — harassé — préféré l’exil à la soumission : le refuge en France où le monde des lettres, dès les années 70, avait salué en son premier roman traduit en français, Le général de l’armée morte, une satire féroce de l’autoritarisme, une voix unique qui allait s’imposer et s’élargir en devenant celle du messager d’un État enfermé. « Une météorite albanaise tombée de notre côté du rideau de fer », écrit l’essayiste Éric Faye en préface d’une édition chez Bouquins de trois de ses romans.

Kadaré — qui a fait connaître au monde l’obscure Albanie par une subtile et érudite écriture de clairvoyance autant que de combat contre une véritable grande noirceur — est de ceux parmi les grands écrivains universels dont le nom revient sans cesse, l’automne venu, lors des pronostics en vue de l’attribution du prix Nobel. Je fais ici le pari qu’il l’aura.

Né à Gjirokastër, dans la même vieille cité de pierre du sud de l’Albanie où Enver Hodja avait vu le jour en 1908 (ces deux concitoyens allaient devoir se braver devant l’histoire et devenir les deux Albanais les plus célèbres au monde : le tyran et le trublion, version brutale du roi et de son fou), Ismaïl Kadaré est de ceux qui, comme Proust, Modiano et Marie-Claire Blais, n’ont jamais envisagé de faire autre chose que d’écrire. Étudiant en littérature à l’université de Tirana (une université dans une dictature!), il a 18 ans lorsqu’en 1954 il publie un recueil de poèmes, Inspirations juvéniles, c’est un adolescent qui se cherche, qui file dans ses « rêveries », ce qui ne fait pas très communiste (et ce qui sera qualifié de « décadentisme occidental ») mais il persiste et signe ses vers de jeunesse. En 1958, il va poursuivre ses études littéraires à Moscou, à l’Institut Gorki, où il aura un net mouvement de recul devant la réalité, si je puis dire, du réalisme socialiste. Il a trop fréquenté et aimé et continué d’admirer la littérature russe (celle des grands romanciers du XIXe siècle) pour croire à cette littérature soviétique, officielle, programmée, sclérosée, dont il va d’ailleurs décrire les tenants et abrutissants avec une fine sagacité dans un roman qui paraît en 1978, Le crépuscule des dieux de la steppe, roman que la critique albanaise ignorera sous ordre venu d’en haut.

Lorsque Enver Hodja va rompre avec Moscou, jugeant Khrouchtchev par trop déstalinisant (trop détendu), pour s’aligner idéologiquement correct sur Pékin, la Chine lui apparaissant garante de la pureté du dogme communiste, l’étudiant Kadaré, qui a 24 ans, doit quitter l’URSS et rentrer à Tirana. En novembre 1960 se tient la IIe Conférence de Moscou et l’Albanie, en plein schisme sino-soviétique qui perdure, est la seule démocratie populaire à défendre les Chinois. Khrouchtchev voit en elle le mouton noir de son empire et il décidera de rompre — qui a rompu le premier, c’est à se le demander — toute diplomatie avec Tirana en affamant le peuple albanais (plus de blé pour les hérétiques). Kadaré plonge dans ce drame sous sa lampe de romancier et il va en ressortir avec un grand livre de 500 pages, L’hiver de la grande solitude, où il met en scène l’approche sinueuse et rampante entre le David de Tirana et le Goliath de Moscou, la vie traumatisante des Albanais, et l’apothéose shakespearienne de cette déchirure politique qui traumatisa le peuple albanais.

Ce roman est un chef-d’œuvre. Kadaré y décrit — de l’intérieur — les grands acteurs comme les petits figurants, les meneurs et les laissés-pour-compte, les inquiets et les désespérés, les enragés du communisme et ceux qui vivent du mince espoir que la rupture avec l’URSS engendre ; envers ces Albanais pris dans la tourmente, il a la même attention portée, soutenue, sur chacun des personnages, du dictateur ennuyé au balayeur de rue insouciant, nomenklatura et prolétariat observés au détail. Avec un humour d’ironiste affligé et attendri, Kadaré donne à cet épisode de l’histoire — une sortie de l’orbite soviétique — une allure tragique de sourdine car L’hiver de la grande solitude n’est pas tant un roman historique qu’une épopée, celle d’un Olympe rouge en pleine discorde.

Une épopée où tout entre en ligne de compte, autant le vent de cet automne-là qui balaie violemment les rues que la difficulté pour une certaine jeunesse de dire « camarade Untel » à des personnes plus âgées qu’elle, la frustration d’un journaliste réalisant que c’est encore à lui, « comme l’année dernière », d’écrire « l’article sur l’amitié albano-soviétique », l’effarement de celui qui développe les photos du journal quand il voit apparaître sur la figure d’Hodja, à travers les sels chimiques, ce qui ressemble, sur une ride, à une grosse préoccupation (« Enver Hodja avait un gros souci »), le préposé au vestiaire d’une réunion de haut niveau au Kremlin qui ne se souvient pas d’avoir noté un tel silence lors de l’arrivée des dignitaires, le jeune Albanais, traducteur à la Conférence de Moscou, qui va devoir vivre avec le terrible secret de la rupture tant que Hodja ne décide pas de la rendre publique, la légère ébriété de Khrouchtchev qui regarde un Hodja visiblement agacé, tous ces instants, petits et grands, tous ces gestes, ces ennuis, les choses de la vie d’un hiver crucial dans la vie d’un peuple, Ismaïl Kadaré les capte, les sent, les rend, voire les imagine et les décrit, en se faisant l’aède des tragédies et facéties du monde communiste dont il a été l’un des plus talentueux témoins.

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