Giorgio Bassani: Ferrare, le «monde d’hier»

30
L'Italie des années 20 et 30 était allègrement fasciste, ceux qui ne partageaient pas l'enthousiasme réactionnaire et nationaliste entretenu virilement pas le Duce ne le montraient pas, les trains partaient et arrivaient à l'heure, Mussolini avait les pleins pouvoirs et les Juifs italiens étaient satisfaits de la situation, la plupart des familles sémites s'étant assimilées à celles de la bourgeoisie chrétienne. Eux, qui deviendraient les tragiques dindons de la farce macabre, ne savaient pas le Duce antisémite et son fascisme non raciste leur convenait. Puis, vinrent en 1938 les lois raciales que, pour complaire au Führer — le Duce, devant l'avancée allemande, escompta qu'il pourrait, la guerre gagnée par Hitler, «s'asseoir à la table de la paix comme belligérant» — le gouvernement italien signa, privant les Juifs de tout droit. On connaît la suite…

Giorgio Bassani est l’écrivain capital de ce «monde d’hier», comme Stefan Zweig l’était en Autriche. Né en 1916, Bassani a 22 ans en 1938. Son père médecin était fortuné, ils habitaient la ville italienne de Ferrare et son œuvre — qu’il écrira après la Shoah — a été autant autobiographique qu’historique. Il a fait revivre sous sa plume minutieuse les années ferraraises (le vert paradis…) de son enfance et de son adolescence, jusqu’à ses troubles affectifs de jeune homme; il n’a écrit rien d’autre que des souvenirs ténus et émus formant une matière, celle d’un portrait magistralement objectif d’un monde crépusculaire, celui des riches familles juives de Ferrare. Comme un peintre, comme Cézanne (qu’il admirait), il a «réalisé» un univers, nature morte (mots sur papier) d’un passé candide, enfui. Calvino disait de l’œuvre de Bassani: «la tragédie affleure comme venant de la mélancolie d’une vieille photographie jaunie».

Il y a du peintre et du cinéaste chez celui qui était l’ami d’enfance de Michelangelo Antonioni, Ferrarais chrétien. L’une de ses premières nouvelles, écrite en 1951, «La Promenade avant dîner», débute par l’évocation de vieilles cartes postales, des vues de Ferrare jaunies par le temps, pour faire entrer le lecteur (effet travelling) dans l’une d’elles, qui montre le corso Giovecca, principale artère de la ville, tel qu’il était à la fin du XIXe siècle. Le narrateur décrit la photo, les Ferrarais figés sur ce daguerréotype, dont une jeune fille qui presse le pas. Il se demande ce que pouvaient être, un soir de mai d’il y a 70 ans, les pensées d’une fille comme elle, dont il imagine qu’elle était élève-infirmière à l’Hôpital municipal: «Si l’on observe la carte postale avec un tant soit peu d’attention, l’aspect général du corso Giovecca à ce moment de la journée et de son histoire, si l’on s’arrête à l’effet d’ensemble de bonheur et d’espoir, corroboré en premier lieu par l’éperon noirâtre du Théâtre municipal, pareil à une proue qui avancerait, gaiement, vers l’avenir et la liberté, on ne pourra échapper à l’impression que quelque chose des rêveries d’une jeune fille de vingt ans — de celle-là, et d’aucune autre —, rentrant chez elle après plusieurs heures de travail forcé, est resté d’une certaine façon enregistré dans le tableau que nous avons sous les yeux».

La ville personnifiée
Comme chez Proust, l’œuvre de Bassani est entièrement consacrée à la recherche du temps perdu, celui d’une ville, d’un monde, d’un âge où le bonheur était envisageable. «Le passé n’est pas mort, écrivait-il dans L’Odeur du foin, son dernier roman, il ne meurt jamais, il s’éloigne certes: à chaque instant. Récupérer le temps passé est donc possible.» Mélancolique jusqu’à la préciosité (reproche qu’on lui a malencontreusement servi), Bassani a, 20 fois sur le métier, remis son ouvrage; ainsi, cette «Promenade avant dîner» lui a pris 20 ans avant d’atteindre sa version définitive, comme la plupart de ses livres (cinq nouvelles, cinq romans, dont le célèbre Jardin des Finzi-Contini), qu’il a réécrits après avoir réalisé (en écrivant Les Lunettes d’or en 1957) que la ville emmurée de Ferrare, en Émilie-Romagne, était l’un des personnages principaux, à l’égal de sa communauté juive. En 1974, il republia l’ensemble de ses textes sous le titre Le Roman de Ferrare, chef-d’œuvre enfin publié en un seul volume en traduction française. Une œuvre majeure de la littérature européenne du XXe siècle.

Avant d’atteindre la somptueuse ampleur intimiste du Jardin des Finzi-Contini — que Vittorio de Sica a transposé-trahi au cinéma, Bassani reniant le film qui ne pouvait pas recréer la fine substance du livre, l’isolement grandiose de cette famille juive d’un raffinement extrême qui ne sait pas qu’elle va être déportée, gazée, rayée du monde — l’écrivain ferrarais avait, dans ses nouvelles des années 50, comme celle intitulée «Une plaque commémorative via Mazzini», décrit l’horreur ultime que représentera l’oubli du crime hitlérien.

Se souvenir
Dans ce récit, qui s’ouvre sur l’inauguration d’une plaque commémorative des 183 Juifs de Ferrare disparus dans les camps allemands, un jeune homme, dont le nom est sur la plaque, revient de Buchenwald le jour de cette cérémonie et, tentant d’oublier, reprend l’hôtel particulier de sa famille (réquisitionné en 1940 par les nazis, récupéré en 1945 par les communistes) et sa vie d’antan, scandalisant les Ferrarais par son refus de se souvenir du passé… Mais, dès qu’il se rend compte que, peu à peu, c’est la ville qui oublie à son tour, la ville qui veut vivre «comme si ces choses-là n’étaient pas arrivées», il va revêtir son pyjama rayé de prisonnier, cesser de se nourrir, imposer une image de fantôme à ses concitoyens revenus à leur tranquille égoïsme, puis quitter Ferrare, disparaître…

Lui-même, Bassani, contrairement à la majorité des bourgeois juifs ferrarais, avait choisi, avant les lois raciales de 1938, de mener un combat contre le fascisme. Il gagnera la clandestinité et sera arrêté en 1943, jeté en prison, évitant l’envoi à la mort. Après la guerre, il n’habitera plus Ferrare mais Rome, où ses heures d’écrivain (d’historien littéraire de la communauté juive de Ferrare) chevaucheront celles d’éditeur (il publie en 1958 Le Guépard de Tommaso di Lampedusa).

En 1985 (il meurt en 2000 un peu oublié…), il accorda une entrevue à Libération, dans laquelle il déclarait, parlant de sa somme du Roman de Ferrare: «Il y est question des Juifs sans aucun cléricalisme, sans prosélytisme ni mystique, avec la seule volonté d’expliquer objectivement ce qui s’est passé. Cela m’a d’ailleurs valu la haine des Juifs de chez moi, des cercles dans lesquels je me trouvais, puisque le vrai scandale consiste à dire aujourd’hui que les Juifs italiens — à commencer par mon père — ont soutenu les fascistes, et que l’atrocité de Buchenwald n’en est que plus insupportable».

Bibliographie :
Le Roman de Ferrare, Giorgio Bassani, Gallimard, coll. Quarto, 840 p., 43,50$

Publicité