Giacomo Leopardi : le passereau solitaire

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Très peu de ses contemporains, puisqu’il ne les fréquentait guère, nous ont fourni un portrait de Leopardi, ce poète italien (1798-1837) qui passa les deux tiers de sa vie dans le château familial, s’enfermant dans la sombre bibliothèque, lisant à satiété, écrivant dès l’adolescence, s’arrimant aux classiques (seuls auteurs dans cette bibliothèque surannée) avec l’intention, quant au style, non pas d’imiter mais d’égaler les Anciens, voire les surpasser, se projetant en arrière avec un regard à lui, moderne. Leopardi, un Moderne détestant la modernité. Pietro Citati le présente de façon définitive.

Le plus beau portrait est celui que laissa, dans Sette anni di sodalizio con Giacomo Leopardi, l’un de ses rares amis, Antonio Ranieri, qui sera à ses côtés lorsqu’il va mourir, pauvre, dans un galetas de Naples. Sur sa mort, lisons Citati : « Leopardi mourut avec une grâce infinie et en mode mineur, comme il avait vécu presque toute sa vie, dissimulant ou voilant ses douleurs, ses angoisses, sa désolation, ses passions, sa solitude, le don de son immense génie. » Le grand critique italien offre une monumentale étude de l’œuvre et de la vie de l’écrivain du désespoir et de la mélancolie, grand solitaire suicidaire précurseur de Beckett et Cioran.

Lisons ce portrait brossé par l’ami Ranieri : « Il était de stature médiocre, frêle et voûté, un teint blanc proche de la pâleur, la tête grosse, le front large et carré, les yeux bleu pâle et languissants, le nez bien dessiné, les traits d’une grande délicatesse, l’élocution modeste et la voix assez faible, le sourire ineffable et presque céleste. » Citati, qui (comme il l’a fait pour Kafka et Proust) a mis des années à saisir l’ensemble de l’œuvre (entre autres son fameux Zibaldone de plus de 4500 pages), nous le montre se promenant volontiers, seul, dans sa ville natale de Recanati, regardant autour de lui, ne s’imaginant pas à l’intérieur des maisons, aimant les regarder du dehors à travers les fenêtres ouvertes. Son regard indirect, précise Citati.

Comme Virgile, explique-t-il, le poète des Canti (ces Chants parus après sa mort) ne refusait pas la société, la vie sociale; il eût désiré la connaître, mais la solitude et la vie obscure, dans le silence de la bibliothèque paternelle, étaient pour lui plus qu’un bien, un remède, un refuge. Chagrin, oppressé par la mélancolie et une santé fragile au point que son corps développera une tuberculose osseuse qui le rendra bossu (« voûté »), dormant le jour, debout de longues nuits pour lire et écrire sur un lutrin (adolescent, il lisait agenouillé), il ne supportait pas la joie inepte qui émanait du monde comme un mauvais parfum; le ton de la frivolité et de la dissipation le mortifiait.

On connaît peu Leopardi, je n’ai pas lu son œuvre (ce que je ferai), et un poète ne reculant devant aucun monstre comme Jean-Paul Daoust, à qui j’en parlais, me confia n’avoir jamais entendu parler de ce Leopardi. Un livre comme celui de Citati n’en est que plus important. On peut maintenant, via Citati, aller à la rencontre d’un grand poète de la tristesse, le connaître, devenir enfin prêt à le lire, s’attaquer au Zibaldone, immense fourre-tout de miscellanées (ses pots-pourris, dit Citati) dans lequel chaque jour l’ermite de Recanati puis le jeune homme prématurément vieilli qui ira errer à Rome, Pise, Naples, inscrivait ses pensées sur tous sujets. Le 20 septembre 1823, il écrit sur la valeur du mot sonito (son), celle de contentus et de frisson, sur Monti et Byron, Dante et Ovide, sur l’égoïsme, la tragédie antique et le drame moderne. Longtemps, ce pavé littéraire fut inédit, on le publia en 1900 en Italie, sa première traduction intégrale française a été faite en 2003 aux éditions Allia.

Le père de Leopardi est un personnage fantasque et extravagant (un Leporello, valet de Don Giovanni chez Mozart) qui a écrit son autobiographie quoique sa vie était la plus futile, il était comte, fils de hobereau, né dans son château hérité d’une famille remontant au XIIIe siècle. Extraverti, gai, il était le contraire de son fils et détestait ce qu’écrivait ce sombre enfant, mais il ne l’entrava jamais dans sa façon de vivre, même s’il jugeait ineptes ses Canti (que l’on peut lire en français chez Rivages) et ses Petites œuvres morales (chez Allia aussi). Sans le retenir ni l’encourager à faire quelque chose de sa vie, il le supportait. Quelle erreur de vue paternelle, car son fils était un Tasse esseulé, sans cour, et un égal de Goethe, sans la raison de celui-ci mais une passion grandiose, un être qui choisit une existence désynchronisée à la vie bourgeoise que lui aurait permis sa famille, un garçon rebelle qui se rue dans l’étude, se donne entier à la lecture, un acte fondamental pour lui, il va lire jusqu’à devenir à demi aveugle. Puis l’écriture, qui lui sera nécessaire et exigeante jusqu’à en mourir à 39 ans…

Citati affirme que Giacomo Leopardi, malgré une dépression psychotique qui le torturait, avait, comme écrivain, une immense vitalité, pas moindre que celle de Tolstoï. « En apparence, Leopardi semble un modèle de discrétion. Et pourtant, entre 1820 et 1823, cloîtré dans sa bibliothèque, il écrivit presque quatre mille pages du Zibaldone, une œuvre non moins immense que Guerre et Paix, dans laquelle nous nous perdons et disparaissons. »

En refermant l’ouvrage de Citati, on comprend que Leopardi trouve son salut dans le malheur. Il le compare à un passereau solitaire, pensif, à l’écart, au sommet de la tour. Il ne recherche pas de compagnons, ne vole pas, évite l’allégresse, fuit les divertissements, consumant ainsi le printemps de l’année et de la vie. Il refuse la vaste étendue du monde et la joie de vivre, bien qu’il en ait la nostalgie, parce que l’éclat et le bondissement de la lumière attendrissent son cœur, comme celui du voyageur de Dante. Il n’a pas choisi : la nature a choisi pour lui sa condition, qu’il doit accepter et il l’accepte.

À ceux qui trouveraient ce poète un être par trop déprimant, sachez que Leopardi adorait manger, il avait 49 recettes favorites : tortellinis de viande maigre, artichauts frits, hachis d’herbes, galettes de riz, les desserts, surtout, les sfogliatelle, les sablés, les granités et les sorbets, surtout les dragées à la cannelle qu’une vieille Napolitaine lui apportait, il en mangea deux boîtes le jour de sa mort…

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