Elle était costaude, rude, charpentée, une virago qui recevait en robe de chambre ses amis (Picasso, Matisse, Apollinaire, Joyce, Hemingway), leur parlait pour qu’on l’écoute, achetait des huiles, écrivait des briques, une intellectuelle pur jus, américaine à l’os, riche et sincèrement orgueilleuse : telle était Gertrude Stein…

On ne la lit guère ou plus du tout, miss Stein, mais trois quarts de siècle après sa mort son nom n’est pas oublié — une étoile morte ne s’éteint pas —, il circule dans les journaux et mémoires des écrivains anglo-saxons de son temps (du milieu des années 10 au milieu des années 40 — c’est elle qui qualifia de lost generation les écrivains américains demeurés en France après la 14-18 qu’on appelait les exilés de Montparnasse), les avant-gardes s’inspirent d’elle, l’originalité du personnage (comme Oscar Wilde) a pris le dessus sur l’œuvre et s’est gravée dans l’imaginaire littéraire, et le nom de Gertrude Stein est entretenu comme un sentiment de puissance à chaque génération du lesbianisme. Charles Dantzig, en 2019, lui consacre huit pages de son Dictionnaire égoïste de la littérature mondiale (Wilde et Joyce n’en ont que cinq chacun) et son Autobiographie d’Alice Toklas demeure un livre des plus immodestes et des plus drôles qui soient, le seul qu’on réédite, son accu qui ne se décharge plus.

Gertrude Stein, ça va et ça vient avec Alice B. Toklas, sa compagne. Non seulement ces deux Américaines d’ascendance allemande ont passé leurs vies ensemble depuis leur rencontre en 1907, non seulement elles ont été amies et amantes exclusives, non seulement Alice a discuté, lu, tapé, corrigé, édité, propagé tout ce que Gertrude écrivait, non seulement elles ne se quittèrent jamais, promenant leur caniche blanc au jardin du Luxembourg, non seulement, l’été venu, elles filaient dans leur vieille Ford à travers le sud de la France, l’Italie et l’Espagne, mais cette fameuse Autobiographie d’Alice Toklas, dont je vous recommande la lecture, c’était (quel exploit narcissique!) rien de moins que l’autobiographie de Gertrude narrée par Alice, Alice racontant la vie et l’œuvre de la grande Gertrude mais, bien sûr, c’était Gertrude qui avait tout écrit ça à la va-vite en 1932.

Le succès d’un tel livre, d’une audace égocentrique et d’une hardiesse arrogante sans précédent ni subséquent, fut immédiat à New York puis à Paris. Là a éclos sa gloire, dans l’entre-deux-guerres, l’époque folle où elle régna depuis son atelier du 27, rue de Fleurus où, chez miss Gertrude et miss Alice, affluaient le samedi soir tout ce qui comptait dans l’élite artistique et cosmopolite de pointe, Pound, Fitzgerald, Bowles, Man Ray, Braque, Juan Gris, Tzara, T. S. Eliot, écrivains anglophones et peintres européens.

Son frère Léo fut important, lui qui, passionné de peinture, l’incita à venir le rejoindre à Paris en 1903 (à 29 ans, elle laisse ses études en médecine) et, fin 1905, la présenta à Picasso avec qui tout cliqua subito presto. C’était alors la période rose, le cubisme pointait à l’horizon et Gertrude Stein s’y trouva plongée, nageant dans la modernité, copinant avec Pablo qui n’a jamais songé à la séduire autrement que par son génie. Leur amitié, leur connivence, aura une influence directe sur son œuvre littéraire, car elle tente dès lors de s’investir de l’esprit cubiste dans ses écrits, n’hésitant pas à se lancer dans les audaces grammaticales, jouant des digressions, des répétitions (le fameux Rose is a rose is a rose is a rose d’un poème de Geography and Plays deviendra sa scie), des insistances suivies de ruptures de ton, le retour au sujet de différents points de vue, l’idée de collage avec tout ça, une prose que la critique qualifiera de « litanique » et qui fera dire à plusieurs qu’elle était au mieux « un écrivain dense qui a réfléchi » (Dantzig aujourd’hui) et au pire « une machine qui marche toute seule, mais sans résultat » (Anaïs Nin hier). Queneau disait qu’essayer de la comprendre n’était pas chose aisée et les écrivains français la tinrent à distance… Ni Gide ni Cocteau ni Colette ni Aragon ni Mauriac ni Breton n’allèrent rue de Fleurus et ne purent goûter aux fondants au haschich d’Alice.

Campée dans l’avant-garde littéraire (« sa notoriété n’a pas dépassé les frontières de l’avant-garde », écrit un récent biographe, Philippe Blanchon), s’affirmant l’égale de Picasso en génie créatif (elle le pensait, le disait, l’a écrit dans l’autobiographie d’Alice), miss Stein, sur le plan politique, traînait à l’arrière-garde. En 1934, elle déclare au New York Times qu’il lui semble que « le chancelier Hitler mériterait le Nobel de la paix pour avoir si bien détruit son opposition et avoir entrepris de chasser les Juifs ». Au su de ce qui suivit, une telle affirmation est d’une aberration totale, mais en 1934 cela pouvait passer inaperçu. Et, qui plus est, Stein était Juive! Lorsque la Seconde Guerre mondiale éclate, elle n’écoute pas ses amis lui conseillant de rentrer aux États-Unis, elle demeure en France occupée où elle est à l’aise avec Pétain, croyant que le maréchal, signant l’armistice, sauverait la république et allait épargner les Juifs de France.

Lors de la guerre civile en Espagne, sans appuyer Franco, elle se montra virulente envers les insurgés espagnols à qui elle reprochait de détruire sauvagement les églises et les musées!

Dans une tentative pour l’excuser, Blanchon écrit : « Elle analyse les situations suivant son point de vue d’artiste égocentrée, obsédée par les trésors de l’art et de la pensée; mais selon ses propres aveux, elle est une piètre politique, peu disposée à penser le collectif. » Ouais…

Quittons-la en lisant ce qu’Apollinaire écrivait d’elle dans ses Chroniques d’art en 1907 (l’année où Picasso peint Les demoiselles d’Avignon, où Gertrude rencontre Alice) : « Cette Américaine qui avec ses frères et une partie de sa parenté forme le mécénat le plus imprévu de notre temps. Leurs pieds nus sont chaussés de sandales delphiques. Ils lèvent vers le ciel des fronts scientifiques. Les sandales leur ont parfois causé du tort chez les traiteurs et les limonadiers. Ces millionnaires veulent-ils prendre le frais à la terrasse des cafés, les garçons refusent de les servir et poliment leur font comprendre qu’on ne sert que des consommations trop chères pour des gens en sandales. Au demeurant, ils s’en moquent et poursuivent calmement leurs expériences esthétiques. »

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