Douce France

2

Derrière l’image mythique d’une douce France au riche terroir et à la beauté poétique existe un pays dévisagé par la modernité, un pays de détresse et de démission psychologique que Sophie Divry (La condition pavillonnaire) et Arnaud Delrue (Un été en famille) dépeignent comme une géographie de la douleur.

Cette France n’est pas nouvelle, si on considère l’héroïne de Sophie Divry en digne héritière d’Emma Bovary, femme à l’imagination débordante, mourant d’ennui à force de ne pas trouver le monde à la hauteur de ses rêves. La narratrice de La condition pavillonnaire, M.-A., née en France dans les années 1950, souffre aussi d’un ennui chronique qui lui fait chercher en vain un but à l’existence, sans cesse déçue par le vide que lui laisse chaque accomplissement (l’amour, le mariage, l’achat d’une maison, l’enfantement). Le pavillon est la nouvelle structure dans laquelle s’abîme la femme moderne dont on suit la vie depuis l’enfance jusqu’à la mort : une vie banale, commune, parfaite en apparence, où chaque envol, chaque ambition, chaque rêve est rattrapé par la trivialité du quotidien qui agit comme éteignoir.

Dans son pavillon d’Empan (un bourg de 5000 habitants près de Chambéry), M.-A. nous fait pénétrer dans une France sans charme traversée d’autoroutes, de villages dénués d’âme et stigmatisée de quotidiens minés par les tâches ménagères. La narration à la deuxième personne du singulier, sur le ton d’une confidence à soi-même qui nous prend à témoin, crée une familiarité propice à l’empathie. M.-A. partage d’abord son enthousiasme, lorsqu’elle prend un amant, par exemple : « Tu te croyais élue. Tu avais une mission, révéler à Philippe que son bonheur était près de toi. Son épouse représente le passé et la médiocrité, toi tu étais la Liberté, l’Avenir, le Salut, et bien sûr l’Amour. D’ailleurs Philippe t’aimait plus qu’il ne le croyait. » Puis, il y a la chute, le désenchantement, lorsque l’amant l’abandonne. La vie n’est alors plus qu’attente et dépérissement. Les épisodes de migraines et de vomissements laissent envisager une tumeur : « L’annonce de ta mort imminente te ravit : ce serait un peu mourir par lui. » Mais, sans trace de cancer, M.-A. se rend à l’évidence : « Décidément, tu ratais tout. » Ce sera alors la dépression et le retour à la banalité du quotidien jusqu’au prochain exutoire : yoga, engagement humanitaire, etc.

Sophie Divry a un talent fou pour rendre compte avec une ironie grinçante des moindres variations émotives de son héroïne qui passe constamment d’une ivresse naïve à une lucidité brutale, souvent caractérisée par l’arrivée dans le récit d’une description matérielle. Les électroménagers et autres objets de la vie quotidienne occupent effectivement une place importante dans le roman, entrecoupé d’exposés sociologiques sur la fonction de la voiture dans la vie contemporaine ou sur la répétition des gestes d’une mère de famille « accaparée par le corps des autres : corps des légumes achetés, soupesés, épluchés, baignés, lavés, frottés, câlinés, corps des enfants et corps de l’homme, satisfaits, nourris, soignés. » La vie matérielle comme la géographie du pavillon, du bureau ou du supermarché envahissent l’imaginaire du personnage au point de l’étouffer. Malgré la réussite professionnelle, amoureuse, familiale, M.-A. reste inassouvie, comme Emma Bovary, mais l’ennui de notre siècle est ici fait de consommation, de conciliation travail-famille et de préparation à la retraite. « M.-A. n’avait pas compris que ce qui remplit la vie est un mode d’être, le présent de la phrase dans laquelle on respire, non un événement placé dans le futur et qui, après consommation de lui-même, nous laissera déçus devant un frigidaire. »

La condition pavillonnaire est un livre puissant, ambitieux et contrasté où l’on rit beaucoup malgré le tragique constat d’insatisfaction et la profonde mélancolie de l’héroïne. Plongé dans la conscience d’une femme qui se débat pour s’extraire de la suite d’actions concrètes que la vie exige d’elle, le lecteur en vient à se questionner sur le conformisme de sa vie. Un livre sur rien, donc, qui sonne aussi juste que la vie elle-même.

Funeste famille
Derrière les familles en apparence normales ne dorment pas que les ambitions inassouvies. De terribles secrets peuvent aussi s’y cacher. C’est le cas dans le roman d’Arnaud Delrue, Un été en famille, qui dissèque la folie et l’inceste dans un récit d’une terrifiante efficacité.

Dans un style télégraphique où presque tous les paragraphes sont numérotés, le narrateur s’adresse à sa petite sœur, alors que l’autre sœur, Claire, vient de mourir. On apprend que la police enquête sur sa mort sans comprendre pourquoi, puis, progressivement, on découvre par petits indices avarement disséminés que la sœur en question était malade, qu’elle ne guérirait jamais. De quoi exactement? Le lecteur devra patienter avant de l’apprendre. À ce premier mystère s’ajoute un secret concernant la relation que le narrateur entretient avec Marie, la petite sœur, qu’il raconte par bribes tout en fonçant à travers la France vers l’Espagne, faisant défiler les paysages peints avec un souci du détail presque maladif. Les phrases courtes, froidement descriptives, et le rythme saccadé du récit expriment bien le détachement émotif du narrateur, son ahurissement devant la mort, mais plus le récit avance, plus ce ton détaché et minimaliste nous fait découvrir à quel point les mots échouent à dire l’innommable, d’où ce presque mutisme, cette incapacité du langage.

Construit comme un casse-tête avec une parfaite maîtrise de la retenue, le récit elliptique d’Arnaud Delrue offre les indices au compte-gouttes sur cette étrange histoire familiale où l’amour s’avère fatal, en laissant tomber chaque mot, soupesé et minutieusement choisi, comme un couperet. Par sa sobriété et sa progression exemplaire, le roman rejoint la tragédie classique, mais aussi le chant funèbre. Dans le délire des personnages apparaissent des taches de sang, des chansons et des silences, qui sont longtemps les seuls guides pour le lecteur. Delrue réussit à peindre un tableau familial par les couches d’ombre, laissant longtemps cachées les vérités. Plus la lumière se fait sur les événements, plus le souffle du lecteur est coupé, plus la peur monte au ventre. Dur et cruel, ce roman au titre faussement rassurant donne froid dans le dos. Brillant.

Publicité