Détours et sens uniques

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"Ce sont les rêveurs qui changent le monde. Les autres n'en ont pas le temps."

Ainsi parlait Albert Camus, monstre sacré de la littérature du vingtième siècle, formidable rêveur si l'on en croit ses propos, et père d'œuvres aussi marquantes que L'Étranger et La peste. Pourquoi ces mots? Parce qu'ils résument bien, contrairement à de nombreuses et fallacieuses quatrièmes de couverture, le projet de la première œuvre abordée dans cette chronique qui, avouons-le d'emblée, flirte avec les mondes possibles, l'invisible et l'intrusion incessante de la virtualité dans nos vies.

Ainsi, L’Atlas des continents brumeux, premier roman de l’écrivain turc Ishan Okaty Anar, pose les bases d’une hypothèse facile, car utilisée à maintes reprises tant en fantastique qu’en science-fiction et selon laquelle nous habiterions le rêve de quelqu’un. Vous devinez la suite: ce dormeur des plus imaginatifs, lui-même rêvé ou pas, tient donc entre ses paupières le sort de notre univers. Malgré la fragilité d’un tel postulat au sein d’une fiction à saveur historique et proche parente des contes orientaux, Ishan Oktay Anar se tire bien d’affaire et tisse autour de ce motif fantastique la splendide quête d’un trésor inestimable: une pierre noire dotée d’un pouvoir fabuleux. Déserteur puis infirme après avoir «dérobé», selon l’armée, cette pierre leur appartenant, le jeune Bunyamin, fils du rêveur de L’Atlas des continents brumeux (rappelons que le livre en question et celui le lecteur tient entre ses mains forment un seul et même ouvrage), se verra contraint à se forger une nouvelle identité au prix de mille périls. Cet élan littéraire, ambitieux s’il en est, doit autant aux Mille et une nuits qu’aux récits d’Amin Maalouf ou de Ghamal Ghitany. Un bon nombre de clins d’œil aux politiques gouvernementales en vigueur aujourd’hui en Turquie et ailleurs appuient, de plus, une narration tissée de main de maître. L’Atlas des continents brumeux prouve avec éloquence qu’il est encore aujourd’hui possible d’écrire une épopée sans âge qui porte les traces du génie cynique moderne et de l’éloquence des contes merveilleux.

L’insoutenable virtualité de l’être

Le rêve, l’ailleurs évoqué dans le roman d’Ishan Oktay Anar, ne date pas d’hier et il n’est pas surprenant de rencontrer de ces auteurs contemporains qui, convaincus d’apercevoir en Internet l’aube d’un monde nouveau, signent des œuvres qui évoquent un autre rêve, plus durement réaliste cette fois. Ainsi, avec la ferveur d’un gourou technocrate, Nicolas Bonnal dresse dans Les territoires protocolaires un portrait presque ésotérique de l’avenir de la Toile et des technologies de communication. On y relate le destin de Xan, visionnaire des toiles virtuelles, qui, après avoir été sauvé par un nuage au début de son existence, croise celui d’une poignée de rebelles, anciens hackers déchus à la recherche d’un sens à leur existence de parias. À l’opposé, William, qui rêve de son univers, «celui que l’on ne touche pas mais qui commande au monde palpable» et qui, enivré par ce «grand vide», attend la conversion de ce dernier en numérique. Construit sur la trame classique de la quête mythologique, Les territoires protocolaires fourmille de références à un avenir dangereusement proche où tous sont fichés, surveillés et régis par un système informatique affamé de contrôle. Nicolas Bonnal signe un roman souvent difficile tant il emprunte divers chemins, de l’anecdote tragique aux visions mystiques. De la part d’un auteur qui affirme dans un des ses précédents ouvrages intitulé Internet, la voie initiatique, que le «www» usuel sur la toile correspond au chiffre du Malin, on ne peut guère être surpris… Bonnal n’en demeure pas moins lucide, parfois direct et froid, et prouve que l’hallucination qu’il propose porte de bouleversants échos de notre époque.

Sens interdit

L’an dernier à pareille date, Percy Kemp signait un premier roman très remarqué, Musc, qui relatait la quête de la fragrance propre à un dandy à la retraite qui découvre un jour que le parfum qu’il porte depuis quarante ans n’est plus fabriqué. Sans cette seconde peau, ce dernier se trouve pour ainsi dire nu. Moore le Maure, le second roman de Kemp, continue l’exploration de l’ivresse des sens mais suggère cette fois l’existence d’un sens ultime très près du toucher qui procure une sensation proche de l’érotisme pur. Ainsi, Moore, espion maintes fois décoré, engagé pour surveiller un agent double russe, découvre que les caresses ne l’affectent plus, lui qui se targuait pourtant d’être un esthète de l’art d’aimer. Au fil des conquêtes, Moore trouvera entre les mains d’une shampouineuse ou au contact des foules cette sensation qui causera sa perte. En effet, Moore prend de plus en plus de risques pour assouvir son désir et risque du même coup de ternir, voire même de ruiner sa réputation. Cette recherche amène enfin l’espion à chercher au cœur des allées labyrinthiques d’Internet l’anonymat qui lui permettrait d’assouvir ses pulsions sans être vu ni entendu et, selon ses propres termes, «d’accéder par l’entremise des bytes électroniques à une transcendance où sa propre bite n’avait jamais su le mener.» Cette fable tragique au ton ironique rejoint donc les œuvres de Bonnal et d’Anar en ce qu’elle souligne la présence d’un vide des plus présents au sein de l’individu, et ce peu importe l’époque ou le contexte. Soumis aux diktats d’une société régie par un despotisme absurde, les protagonistes des œuvres évoquées ici cherchent un sens interdit, un sens unique qui leur permettrait, ne serait-ce qu’un instant, de percer la mécanique de l’univers qui les entoure. Il ne reste donc, en dernier recours, qu’à s’abîmer dans le rêve.

Bibliographie :
L’Atlas des continents brumeux, Ishan Oktay-Anar, Actes Sud
Les territoires protocolaires, Nicolas Bonnal, Michel de Maule
Moore le Maure, Percy Kemp, Albin Michel
Musc, Percy Kemp, Albin Michel

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