Décadence et révolution

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Deux écrivains français suscitent l’admiration, livre après livre, par le regard lucide qu’ils posent sur le présent. Tous deux proches de la culture arabe, mais aussi des déchirements de la société actuelle, les brillants prosateurs Mathias Énard et Jérôme Ferrari se chargent de dire la complexité du monde dans des œuvres fortes et nécessaires, où l’enfer n’est jamais loin.

Un monde de chiens
Mathias Énard appartient de ces grands esprits qui savent éviter les exposés savants, faisant battre le pouls du monde dans des romans qui incarnent les grands questionnements de notre temps. L’écrivain, qui a étudié l’arabe et le persan et effectué de longs séjours au Moyen-Orient avant de s’installer à Barcelone où il enseigne l’arabe, nous avait offert un éblouissant voyage en train au cœur du grand cycle des guerres de l’Occident avec Zone, en 2008. Il revient en force avec Rue des voleurs, où il poursuit son étude d’une identité en mouvement et sa méditation sur la violence, à travers un fascinant portrait du printemps arabe depuis le point de vue d’un jeune Marocain qui cherche sa route dans la révolution.

Toujours en fuite ou « en escale », anticipant un autre coup du destin, cheminant, incertain, vers un avenir bouché, le narrateur quitte sa famille, dévoré par la honte d’un péché impardonnable (il a couché avec sa cousine), puis passe de la mendicité à des petits boulots : libraire d’un groupe coranique, recopieur de fiches individuelles des combattants de la Première Guerre mondiale, serveur sur un traversier, employé pour des pompes funèbres à Algésiras (il rapatrie les corps des noyés clandestins), puis professeur d’arabe à Barcelone. Prisonnier d’un parcours de survivant, cherchant à saisir le sens des révoltes qui battent leur plein dans le monde arabe, de l’indignation, un sentiment qu’il trouve « si peu révolutionnaire », et de la rhétorique paranoïaque des islamistes, à laquelle il n’adhère pas, Lakhdar sera entraîné malgré lui dans la spirale de la clandestinité, recherché pour des meurtres qu’il n’a pas commis, finissant rue des voleurs à Barcelone, confirmant l’injuste malédiction s’acharnant sur les Arabes, « condamnés à la violence et à l’oppression ». À travers le parcours sinueux de ce déraciné, Énard parle d’un monde dépossédé, de la tristesse de l’après-révolution dans des pays comme la Tunisie, l’Égypte, mais aussi de la crise espagnole, de la déchéance de l’Europe portée par les indignés, d’un monde en ruine qui réclame un mouvement, un changement, mais se heurte au mur.

« Les hommes sont des chiens qui se frottent les uns aux autres dans la misère… » Cette phrase inaugurale du roman inscrit la quête du héros dans la bestialité. Malgré sa noirceur, le roman irradie de vie et de beauté, porté par les élans d’espoir et de liberté de ce jeune Marocain qui suit les traces de Casanova, et bâtit sa propre révolution avec les livres, passionné de romans noirs, de poètes arabes et d’aventuriers célèbres.

De sa prose ample, Énard mêle comme nul autre le lyrisme à la langue de la rue, en poète des bas-fonds qui crée des atmosphères de polar puis des poèmes philosophiques sur la responsabilité, la religion et la violence. Sa phrase crée toujours ces longues envolées circulaires qui renvoient à l’identité mouvante du personnage et à l’errance idéologique de notre époque, mais saisit aussi par des dialogues animés et des monologues intérieurs pénétrants, la réalité concrète d’un homme qui sombre dans la solitude, sans famille, sans avenir, sans but. Le tragique destin de Lakhdar, cet « homme creux », « guerrier de théâtre d’ombres », enfant perdu trop jeune, est le drame d’une itinérance créée par la solitude et le silence de Dieu, « cette absence de maître qui affole les chiens ». Brillantissisme!

Un monde périssable
Tout aussi lucide et éclairant sur notre époque, Le sermon sur la chute de Rome (lauréat du Goncourt 2012) de Jérôme Ferrari fait état du pourrissement de nos sociétés par une allégorie qui renvoie à la chute de l’Empire romain. Prof de philosophie au lycée français d’Abou Dhabi, aux Émirats arabes unis, Ferrari a vécu en Corse, en Algérie et à Paris et offre, après son bouleversant Où j’ai laissé mon âme, une œuvre clairvoyante sur l’impermanence de l’Homme et la disparition des mondes.

Construit en sept chapitres titrés par des extraits du sermon prononcé par Saint Augustin en 411 face aux Romains désespérés, le roman suit la construction et la destruction d’un petit empire : un bar de campagne, tenu par Matthieu et Libero. Après des études en philosophie à Paris, les deux jeunes hommes quittent les penseurs Leibniz et Augustin afin de reprendre la gérance du bar de leur terre natale qui se ranimera sous leur gouverne. D’abord prospère, ce petit royaume qu’ils ont conçu comme le meilleur des mondes se transforme en lieu de perdition à mesure que l’esprit marchand prend de l’expansion. La violence, le mensonge, le crime et la prostitution viendront contaminer l’empire, microcosme de notre civilisation occidentale en déclin. « Ils n’étaient pas des dieux, mais seulement des démiurges, et c’était le monde qu’ils avaient créé qui les tenait maintenant sous l’autorité de son règne tyrannique », nous dit Ferrari. Impossible de ne pas penser à notre planète qui nous tue, au capitalisme qui nous bouffe, au néolibéralisme qui mène l’économie à sa perte. Au-dessus de ce monde mourant, Saint Augustin rappelle que « Dieu n’a fait pour toi qu’un monde périssable » et « ce que l’homme fait, l’homme le détruit. » « Depuis quand crois-tu que les hommes ont le pouvoir de bâtir des choses éternelles? L’homme bâtit sur du sable. […] Et si tu aimes le monde, tu périras avec lui ».

Le message de Saint Augustin ramené par Ferrari a quelque chose de lointain et de fataliste qui pourrait décourager, mais il redonne au contraire un sens à la fin d’une civilisation que le romancier rapproche du cycle de la vie. Le personnage du patriarche, Marcel, incarne ce passage sur terre qui commande la mort du monde ancien pour que surgisse le nouveau. La scène de son agonie, le corps en putréfaction, alors qu’il sent la main du démon se dresser au fond de son ventre, est d’une violence inouïe et saisissante. Capable d’ironie, de sensualité, d’une grande spiritualité et d’un naturalisme sale et viscéral, Ferrari empoigne les âmes de ses personnages et plonge avec eux dans les abîmes. Il poursuit avec ce roman une œuvre dense et sublime, empreinte d’humanité, où l’homme, dans sa chute, découvre une petite ouverture vers le sacré. Tels des anges déchus, les personnages de ce roman phare qui émerveille autant qu’il épouvante racontent l’apocalypse et la chute d’un empire, mais surtout, le drame de la condition humaine.

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