Charles Bukowski: La vie est une longue cuite finale

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Quatorze ans qu'il est mort le «vieux dégueulasse», le «pas grand-chose», quatorze ans que sa carcasse s'est décarcassée au fond d'un trou au Green Hills Memorial Park de Los Angeles… Si l'on s'y rend, la pierre tombale nous avertira: au-dessus du dessin d'un boxeur poings gantés en position d'uppercut, on lit: «Don't Try…»

Si ses vieux os de septuagénaire peu ragoûtant ne sont plus que poussière, si l’homme ne se relèvera pas de la longue cuite (que fut sa vie), n’essayons pas de l’emmerder depuis le plancher des vaches. Avec les damnés, Hank Bukowski ne s’ennuie (comme il l’a écrit dans «Une nouvelle guerre») que «des chiens en maraude, des arbres tremblant dans le vent». Dans sa tombe en peuplier, tombés de la poche du coupe-vent qu’il enfilait pour aller parier aux courses, ses seules armes, des stylos qu’un ami y a glissés.

Tout de même mort à 73 ans, le vieux «Buk», émissaire de tous les ivrognes lyrico-colériques. Sa cuite fut longue. La vie tient bon parfois si on la défie, si on la joue, la roule, la boit, si on l’emmerde comme le fit ce provocateur-né (il cogna son père très tôt) qui n’aimait pas son prochain mais savait le saisir dans ses misères, ses manies, ses maladies, traquant les mânes de ses contemporains entre l’heure hâtive du premier verre au bar et celle tardive du dernier fond de bouteille à la ruelle. Chanceux, Hank? Quelle chance là-dedans? Il a brassé son ragoût plus longtemps que d’autres, ses semblables, ses frères: Jack London qui creva à 40 ans, Moussorgski à 42, Fitzgerald à 44, Kérouac à 47, Verlaine à 52, Faulkner à 65, Blondin à 69, mais là avec Blondin on se rapproche des «chênes» alcooliques comme Bohumil Hrabal, si saoul qu’à 83 ans il se prend pour un oiseau et s’envole de sa fenêtre d’hôpital…

Misanthrope avant d’être misogyne, le Buk, salaud de fond (comme le coureur) que le succès (venu tard) n’assagira pas, ne démordant pas d’une règle de vie qui consistait à engueuler tout le monde, putes et potes, femmes et patrons, éditeurs et admirateurs. Heinrich Karl Bukowski (né à Andernach en Allemagne d’un père amerloque et d’une mère allemande admiratrice d’Hitler, arrivé en couffin à Baltimore) deviendra Charles, puis Hank, puis «Buk» pour ses amis comme Sean Penn qui faillit obtenir le rôle de Barfly (ce fut Mickey Rourke, autre bad boy), Penn qui avait 33 ans devant la tombe de l’écrivain (est-ce lui qui glissa les stylos?). Ce Buk, donc, avait tôt rencontré ce qui ferait le sel et le soul de sa vie, la poésie, le regard sur les choses et les loques, la lumière, la misère, la musique classique, Mozart, Chostakovitch, les sonates de «Bee», les courses de chevaux au soleil déclinant, la nuit noire des naufrages personnels, la lie, le mélange de résidu et de réséda qui fait un homme.

Comme chez tout grand écrivain, Proust, Kafka, Céline, Bernhard, il y avait chez Bukowski une position de retrait face au monde; le choix de l’Autrichien d’aller dans «le sens opposé»; le désir du Praguois de se terrer à la cave, de détruire ses manuscrits; la mise à dos du monde chez l’ermite de Meudon; la retraite en chambre capitonnée de liège du Parisien ayant trop frayé et effrayé dans les salons; on s’embusque, on écrit avec sa peine intérieure et l’oeuvre sera une embuscade, elle surprendra, choquera, visera juste, vaincra, assurant la poursuite de la littérature. Bukowski, à son tour, dans la déglingue des bars des quartiers paumés d’East Hollywood à Los Angeles, At Terror Street and Agony Way, aura assuré le relais de ceux-là, l’asthmatique, le tuberculeux, l’enragé et le contempteur. Sa dimension: l’ivrogne.

Une excellente biographie, parue en Angleterre il y a dix ans, traduite en 2008, m’a replongé dans le monde laid et sale (illuminé de noir) de l’auteur du Journal d’un vieux dégueulasse, de Souvenirs d’un pas grand-chose, de L’amour est un chien de l’enfer et des Contes de la folie ordinaire. Il ne faut pas oublier Bukowski. Pour les futures générations de lecteurs (celles nées depuis l’ère du politically correct et dans les miasmes des accommodements raisonnables), il faut sauver le soldat Hank Buk, et demain dans la bataille il faudra penser à lui, le lire, le relire, ce Shakespeare des loques humaines et des femmes perdues. C’est l’un des grands écrivains américains du XXe siècle, arrivé sur le tard de ce siècle de charniers (dans les années 70, ma sidérante découverte en 1977), comme le videur, le vidangeur qui s’y connaît en détritus humains identifiés.

Comment devient-on un tel écrivain malotru, malséant? Ce biographe anglais, Howard Sounes, qui n’a pas rencontré Bukowski mais ceux qui l’ont connu ou côtoyé, et qui, le premier, a eu accès aux diverses correspondances (p. 166, la lettre de Linda King ne se raconte pas!), insiste sur le fait qu’à 16 ans, paumé, la peau du visage crevée par l’acné, privé d’école, détestant son père, il se mit à fréquenter la bibliothèque municipale au coin de Brea Avenue et Adams Boulevard à L.A. Il en revenait les bras chargés de romans, Main Street de Sinclair Lewis, USA de Dos Passos, des Poe, des nouvelles d’Hemingway, puis les Russes, lectures qui l’influencèrent pour le restant de ses jours. Avant les bars, la bibliothèque. Comme pour London, avant la mer, les livres.

Lawrence Ferlinghetti estimait que Buk avait somme toute plus écrit de poésie que de roman (c’est vrai, mais ses romans sont poésie). Il confie à Sounes: « Quand il écrivait des poèmes, c’est juste qu’il n’avait pas poussé le charriot de la machine à écrire jusqu’au bout de la ligne. Ça dépendait de sa gueule de bois quand il commençait à taper. » Voilà ce que Buk tapa sur Louis- Ferdinand Céline: « la photo de Céline me — regarde. — il a besoin de se raser. — ressemble à un pervers dans les — films. — les yeux voient au travers des murs, — les murs de l’humanité. la photo de Céline est réconfortante — à regarder quand — les choses vont vraiment mal — ici. — je le regarde ce soir: — vois son squelette — danser: — le médecin des — Enfers ».

Charles Bukowski, patient des Enfers, voyait au travers des murs de l’humanité.

Bibliographie :
Charles Bukowski. Une vie de fou, Howard Sounes, Du Rocher, 396 p., 38,95$
Les jours s’en vont comme des chevaux sauvages dans les collines. Du Rocher, 236 p., 28,95$
Le ragoût du septuagénaire, Le Livre de Poche, 444 p., 14,50$
Au sud de e part, Le Livre de Poche, 224 p., 7,95$

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