Boris Vian: Le cheval mélancolique

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Dans Croquis de mémoire, Jean Cau, le secrétaire de Sartre qui, fin 40 début 50, passa quelques nuits arrosées dans les caves de Saint-Germain-des-Prés et croisait l'ingénieur buissonnier Boris Vian, n'ayant de l'ingénieur qu'ingénuité et génie, évoque ses «dents éclatantes», ses «lèvres rose pâle, presque violettes», les «yeux bleus» du jeune homme à la «trompinette» jouant sa légende au Tabou; il avait «une longue tête de cheval mélancolique». Il y aura 50 ans le 23 juin 2009 que ce coursier triste est mort. Saleté de cœur qui bat à contrecœur et s'arrache dans le solo ultime; on achève bien les chevaux…

Il avait 39 ans, celui qui avait voulu se faire peintre, ou pornographe, ou musicien, ou parolier, et peut-être écrivain après tout, il ne savait pas trop (Queneau va le convaincre) et ça bouillonnait dans les caves et les boîtes de jazz des alentours de la rue Dauphine, le Lorientais, le toit de l’Hôtel de la Louisiane rue de Seine (zazous à tous les étages), au Club Saint-Germain quand il posait sa paluche sur l’épaule de Miles Davis portant cravate blanche, «Aux Assassins» rue Jacob quand il cassait la croûte avec son pote Salvaduche (Henri, tout frais mort, lui). Vian vivait vivace malgré le cœur faible, le médecin lui donnant dix ans, pas plus, s’il n’abandonnait pas sa trompette; mais il savait depuis les années de guerre, il l’avait dit à Michelle, sa Michelle avec qui il lisait tout et surtout les Anglo-Saxons, à cause du sax…, oui, un soir à Ville d’Avray, il avait confié à Michelle qu’il ne se rendrait pas à 40 ans, que, mort, il resterait jeune.

Alors, il mettait le paquet, faisait feu, c’était de l’existentialisme pressé, le cheval était mélancolique mais ruait gaiement, détestant «tous les affreux», aimant les nœuds papillon, ayant ses jours gabardine ses jours velours côtelé, ses lunchs sardine, ses lunchs côtelettes, et Michelle qu’il allait tromper, que voulez-vous, vous auriez vu Ursula! «Mon Ourson, l’Ursula»… Il n’y avait pas de tabou qui tienne au Tabou, et Lacan était de ses amis, et on se réorientait au Lorientais, la première cave, et il entraînait au Vieux-Colombier, dernier lieu de l’âge des caves, le saxo Coleman Hawkins, le pianiste Erroll Garner et, s’il tenait debout, Chet Baker, son semblable, son frère… Pas interdit de trompette lui, le beau Chet, camé, piqué à l’os, qui filera de guingois jusqu’à soixante berges…, cheval désuni.

Boris Vian, Chet Baker, la Gréco se faisant bronzer à poil sur le toit de la Louisiane pendant qu’Albert Cossery, revenu de croisières de steward, chasse la danseuse dans les étages, on ne devait pas s’ennuyer rue de Buci, rue de Seine, rue Bonaparte, dans le territoire de Jean-Sol Partre (ainsi Vian baptisa-t-il le louchon dans L’écume des jours) et du Castor enturbanné qui, mesquine, écrit dans La Force des choses qu’elle trouve que Vian «s’écoutait», qu’il «cultivait trop complaisamment le paradoxe»… Trop complaisamment? Elle beurrait la phrase, la Simone, mais ce n’est pas avec elle que les zazous riaient, c’est avec Boris, le tsar Boris, sa mère mélomane lui ayant donné ce prénom en hommage à Godounov, Boris 1er, tsar de tous les bars du cinquième arrondissement.

Alors voilà, c’est sa fête à Boris en 2009. Un demi-siècle qu’il a du vent dans le crâne! Ça se célèbre, cinquante ans de tombe! Bienvenue aux noces de cendres, on ira cracher sur sa tombe; c’est au cimetière de Ville d’Avray qu’il repose sept jours/semaine en dispute avec les fourmis, les généraux, les poissons morts, les bouchers de la Villette, tous les fossoyeurs et les chiens noirs du Mexique, et les singes à cul nu…, tout ce qu’il a laissé au-dessus des pâquerettes, lui six feet under et nous, sur nos guibolles en train de vieillir…

Tiens, lisons-le un brin, il avait tout prévu dans un des poèmes du recueil Je voudrais pas crever, y compris mourir: «Quand j’aurai du vent dans mon crâne/Quand j’aurai du vent sur mes osses/P’tête qu’on croira que je ricane/Mais ça sera une impression fosse/Car il me manquera/Mon élément plastique/Plastique tique tique/Qu’auront bouffé les rats/Ma paire de bidules/Mes mollets mes rotules/Mes cuisses et mon cule/Sur quoi je m’asseyais…», etc., et son cœur, et son foie et son râble, «tous ces riens admirables»…, les abats, tout ce qui ne nous reste pas du citoyen Boris Vian, du cheval mélancolique, hormis bien sûr sa voix gravée, ses poèmes, ses romans et ceux de Vernon Sullivan, ses nouvelles, ses chroniques de jazz, son théâtre qu’on ne joue plus, hélas, car la folie, comme la nostalgie (salut Simone) n’est plus ce qu’elle était…

Aux Allusifs, une enseigne qu’il aurait aimée, on a eu l’idée de rendre hommage au cher défunt (regrets éternels) en réalisant un magnifique album illustré qui reprend les vingt-trois poèmes ineffables de Je voudrais pas crever, que Jean-Jacques Pauvert avait publié en 1962, Pauvert, ce zigoto qui édita autant le Marquis de Sade que la comtesse de Ségur et le sieur Vian. Une vingtaine d’illustrateurs ont aiguisé leurs crayons, trempé leurs plumes, ont découpé, collé, colorié, frotté, griffonné, enchanté les petites pièces satiriques de l’auteur de celle-ci, par exemple, qui va comme suit: «Si j’étais pohéteû, Je serais ivrogneû, J’aurais un nez rougeû»… L’album est dédié à la mémoire de l’illustrateur qui en eut l’idée, Martin Matje, qui a du vent dans le crâne depuis 2004.

Et lisant les remerciements d’usage, on apprend qu’Ursula, «mon Ourson l’Ursula», Ursula Vian Kubler, vit toujours. Veuve de Vian, celle à qui jadis, au 6 bis cité Véron, il écrivait qu’il voudrait pas crever «avant d’avoir usé/Sa bouche avec [sa] bouche/Son corps avec [ses] mains/Le reste avec [ses] yeux/[Il]en [dit] pas plus faut bien/Rester révérencieux». Ciao le cheval, et mélancolique va!

Bibliographie :
Je voudrais pas crever, Boris Vian, poèmes illustrés en hommage à Martin Matje, Les Allusifs, 82 p. | 29,95$
Chansons possibles et impossibles CD disponible en importation reprenant les 12 chansons du
33 tours de 1968.

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