B. Traven: Apatrides de tous les pays…

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Ni date ni lieu de naissance connus, ni nom civil certain, personne — même ses exégètes — n'est sûr de sa véritable identité, tant il a joué avec les pseudonymes… Appelons-le B. Traven puisque, de ses noms de plume, c'est le plus utilisé, et lisons-le car c'est un écrivain d'exception, un écrivain du prolétariat comme (il ne s'en fait plus) le vénérable Égyptien de l'hôtel de La Louisiane à Paris, Albert Cossery, qui a recréé dans le roman la misère et l'orgueil des Cairotes. B. Traven était un grand écrivain de gauche, anarchiste dans sa jeunesse, communiste dans son exil, pacifiste dans son cœur; un géant du roman au XXe siècle qui eut des millions de lecteurs et fut traduit dans 12 langues. Il avait fait sienne, sa vie durant (environ 80 ans), la devise d'Auguste Blanqui: «Ni Dieu ni Maître»…

Démêlons autant que possible l’écheveau de ses probables naissances, nationalités, identités et noms de plume (Ret Marut, Hal Croves, Traven Torsvan, Bruno Traven, Otto Feige): d’après l’éditeur qui, depuis 2004, réédite l’œuvre, son vrai nom serait Ret Marut, né à Chicago le 5 mars 1890 de parents suédois, ou celui d’Otto Max Feige, né le 23 février 1882 à Schwiebus, une ville allemande, aujourd’hui polonaise. D’autres le font naître à San Francisco et longtemps certains crurent que — tel Ducharme soupçonné d’être Queneau — ses romans avaient été écrits par Jack London. Thèse folle: London est mort en 1916, alors que le premier roman signé B. Traven paraît en Allemagne en 1926 sous le titre Le Vaisseau fantôme, réédité aujourd’hui sous le titre Le Vaisseau des morts

Comme il a écrit d’abord en allemand, on peut croire qu’il était de la patrie de Goethe. La première fois qu’il se manifeste à l’attention publique, c’est en Allemagne; il crée en 1916 une revue anarcho-pacifiste, Der Ziegelbrenner, dans laquelle, sous le nom de Marut, il attaque le capitalisme, le militarisme, lance des appels à la création d’un monde meilleur et des déclarations de guerre à la guerre… (10 ans avant qu’une centaine de pays, traumatisés par la «Grande Guerre», signent en 1928 l’illusoire pacte Briand-Kellogg qui entendait déclarer la guerre illégale… Si ce pacte avait été respecté, Traven aurait gagné la bataille de sa vie et, nous, dans quel monde vivrions-nous… on peut rêver).

À la fin de la guerre, en 1918, il devait fuir l’Allemagne, où il a été l’un des animateurs de la République des conseils de Bavière, qui a échoué. S’il restait, on l’exécutait. Où va-t-il? On n’a pas l’itinéraire, mais on croit qu’il a tenté de venir au Canada, où il aurait été refoulé à cause de papiers qui n’étaient pas en règle; on le retrouve en 1923 dans une prison anglaise (il a refusé de se présenter au Registration Office), puis expulsé d’Angleterre à titre de «dangereux communiste allemand». Tout ce que l’on sait, c’est qu’il va mener une vie d’errance (ses romans en témoignent, dont Vaisseau des morts, qui va d’Anvers à Dakar) avant de s’installer au Mexique, au milieu des années 1920, pour participer à la révolution à la suite de la chute de la dictature de Porfirio Diaz (en route, sous le nom de Mr Croves, il s’est marié au Texas avec une Mexicaine).

Après avoir vécu de commerce dans la région de Tampico, l’apatride — c’est sa nature, il n’aura un passeport (mexicain) que 12 ans avant sa mort — va se mettre «en état de roman», écrire plusieurs histoires publiées d’abord à Berlin, dont ce Vaisseau fantôme, qui témoigne de la vie de marin sur «un cercueil flottant» voué au naufrage pour que l’armateur touche la prime d’assurance. Le narrateur est un marin américain qui, dans le port d’Anvers, a raté l’embarquement pour le retour en Amérique et qui, sans papiers, ni passeport ni livret de marin, passe de douanes en commissariats avant de sauter à l’improviste sur le Yorikke, où il connaîtra l’enfer en compagnie d’un équipage de morts-vivants surexploités par l’armateur-arnaqueur (roman burlesque et réaliste d’une force terrible).

Au second roman, en 1927, Traven fait de nouveau sensation. C’est Le Trésor de la Sierra Madre, situé dans la région de Tampico, joyeuse fable morale sur le pouvoir corrupteur de l’argent que le cinéaste américain John Huston porte à l’écran en 1948, avec Humphrey Bogart. Notons que, fidèle à sa croyance qu’ «un écrivain ne saurait avoir d’autre biographie que son œuvre», il refuse de rencontrer Huston, mais se fait engager subrepticement sur le tournage comme conseiller technique sous le nom de Hal Croves (le marié texan)… Dans son autobiographie, Huston, qui soupçonnait Croves d’être Traven, avoue que «le mystère demeure entier».

L’un des meilleurs romans de cet apatride, c’est La Révolte des pendus, titre «oxymoresque» paru en 1936, écrit en anglais, et qui, quelques décennies avant la révolte des indigènes du Chiapas, met en scène un Indien tsotsil qui dirige une révolte contre les compagnies toutes-puissantes qui exploitent la forêt à leur seul profit et qui, perverses, ont imaginé un système de pendaison nocturne (il y a toujours du comique derrière le réalisme social de Traven), qui fait que si l’Indien n’a pas abattu son quota d’arbres quotidien, on le pend par les quatre membres pour la nuit… (son chef-d’œuvre).

Avec Rosa Blanca, écrit en allemand en 1929, on a une version tropicale, prolétaire et cynique de La Cerisaie de Tchekhov; la «rose blanche» est le nom de l’hacienda de l’Indien Hacinto Yanez et elle est non seulement sa propriété, mais aussi celle de ceux qui y ont vécu, y vivent… Il en est le gardien plus que le propriétaire. Or, une compagnie américaine qui possède les champs de pétrole alentour décide de mettre la main sur l’hacienda pour en exploiter les gisements. Traven a pris un plaisir fou (ça se sent) à écrire cette histoire, à décrire le président, Mr Collins, à circonscrire les vices de l’opération des Amerloques. L’incipit: «Parmi les grandes compagnies de pétrole des Américains qui avaient étendu leur activité au Mexique, la Condor Oil Company n’était assurément pas la plus importante ni la plus puissante. Mais c’est elle qui avait le meilleur appétit.»

Traven envoyait ses manuscrits par la poste, utilisant diverses boîtes postales pour protéger son anonymat. À Mexico, en 1957, il s’est marié avec sa traductrice, une divorcée de 30 ans de moins que lui. Ils habitaient une maison de trois étages et au troisième, interdit à quiconque même à sa femme, se trouvait sa bibliothèque, son lieu d’écriture. Il meurt le 26 mars 1969 — date incontestable. Ses cendres furent répandues dans le Rio Jataté au Chiapas.

Bibliographie :
Le Vaisseau des morts, B. Traven, La Découverte, coll. Culte fictions, 286 p., 23,95$
Rosa Blanca, B. Traven, La Découverte, coll. Culte fictions, 261 p., 25,95$
La Révolte des pendus, B. Traven, La Découverte, coll. Culte fictions, 302 p., 23,95$
B. Traven. Portrait d’un anonyme célèbre, Golo, Futuropolis, 144 p., 35,95$

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