Les Résistants

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Il y a des livres qu'on attend car on sait qu'un jour ils paraîtront, des livres qui nous livreront l'âme d'un pays, l'essence d'un problème ou la fibre intime d'un être humain. Jusque là, parce que nous avons fréquenté les ouvrages théoriques ou les dictionnaires, nous croyons connaître ces lieux, ces dilemmes ou ces personnalités. Nous les connaissons comme on sait un pays dont on examine la carte géographique dans un atlas. À notre connaissance, il manque l'essentiel, une odeur, une rencontre dans un café, un paysage, une idée, une réflexion qui illuminent tout et font que les cartes géographiques ou les essais bien documentés prennent tout à coup un sens. J'ai commencé à comprendre un peu Israël par la lecture des livres d'Amos Oz, l'Allemagne par ceux de Gunther Grass. Fasciné par l'Égypte antique, c'est Sinoué l'Égyptien qui me la rendit humaine. De même à propos de l'avenir de l'humanité, Le Désir du gêne ainsi que Le Principe d'humanité ont installé en moi une interrogation permanente sur les fins de la science triomphante.

De l’Afghanistan, depuis le 11 septembre, celui qui lit connaît tout de ce pays qui n’intéressait personne. On peut en effet se constituer aujourd’hui une bibliothèque afghane, talibane ou sur ben Ladden : les rayons sont inondés. J’ai parlé ici de certains de ces ouvrages ici dont plusieurs sont d’une richesse d’informations qui confine à l’orgie. Tout y est, les intrigues de la CIA, les ballets intégristes, la chronique des exactions, l’énumération des seigneurs de guerre, mais en les lisant, c’est comme si on ne rencontrait pas un seul Afghan, un seul taliban. En fait, les essais nous font voyager dans les catégories et tracent les cartes géographiques. C’est généralement leur utilité pour celui qui veut commencer le voyage dans un pays ou dans un problème. Les essais sont un peu les Guides Michelin de la réalité : après les avoir consultés, il faut rentrer dans le village médiéval ou le restaurant. De l’Afghanistan donc, je connaissais tout mais ne savais rien jusqu’à ce que paraisse ce livre que j’attendais, Jours de poussière, dont le sous-titre, Choses vues en Afghanistan, est encore plus éloquent. Car c’est bien de cela qu’il s’agit : une chronique de choses vues, de personnes rencontrées, de paysages, de nuits froides passées avec des combattants, de petits crimes odieux, de cruautés indéfinissables et de générosité inexplicable. Jean-Pierre Perrin, durant près de vingt ans, s’est « tapé » ce pays. À pied, à dos d’âne ou de dromadaire, en compagnie de soldats de Massoud, en taxi, en camion. Il fut humanitaire, convoyeur d’argent pour Massoud, puis grand reporter pour le journal français Libération. Récit de voyages comme il ne s’en écrit presque plus, ce livre nous permet enfin, des décennies après Les Cavaliers de Kessel, de pénétrer dans ce pays qui a fait la nique à toutes les puissances qui ont tenté de le soumettre. Enfin, j’ai vécu un peu d’Afghanistan. J’attends maintenant ce livre qui me permettra de sentir l’Irak. Il viendra probablement… après la guerre.

Revenons aux essais Michelin. Peter Gergen est le consultant de CNN sur le terrorisme ces jours-ci. Journaliste britannique, c’est aussi un universitaire de formation qui connaît bien l’Islam. Dans Guerre sainte multinationale, il souhaitait probablement démontrer l’ampleur terrifiante et omniprésente de la nouvelle menace terroriste. Sa connaissance des réseaux est remarquable, et ses contacts avec les principaux responsables de la nébuleuse intégriste enrichissent un ouvrage que tout analyste de la CIA devrait lire. Mais quand on referme le livre, on ne peut faire autrement que trouver cette multinationale beaucoup moins dangereuse que Bush et CNN nous le disent. Sans projet politique, sans stratégie, sans organisation centralisée, minée par les divisions et les rivalités personnelles, la grande centrale n’est finalement qu’une grosse PME de la terreur qui mérite bien qu’on la traque, car elle réussit parfois des coups d’éclat tragiques. Néanmoins, cela ne doit surtout pas justifier l’hystérie collective dans laquelle sont plongés les Américains.

À long terme, la pénurie d’eau douce constitue un bien pire danger pour la stabilité et la paix qu’Oussama ben Ladden, ce qui n’inquiète pas Washington, qui fait tout pour que ce problème s’aggrave, y compris aux États-Unis. Cette menace ne les inquiète pas car elle vient du capitalisme, qui refuse que l’eau soit considérée comme un droit. Selon l’Organisation mondiale du commerce, le FMI et le grand capitalisme, l’eau ne serait qu’un besoin parmi d’autres, comme la motoneige ou la confiture de fraises, donc un besoin soumis aux lois de l’offre et de la demande. De grandes multinationales souhaitent donc prendre le contrôle de l’eau et soumettre la source première de vie aux aléas du marché. Dans L’Or bleu, Maude Barlow et Tony Clarke partent en guerre contre cette aberration qui condamne les pauvres à ne pas avoir d’eau. C’est là un livre militant dont le principal intérêt réside dans la description des luttes héroïques que des communautés locales en Amérique latine ou en Inde ont menées pour s’opposer aux multinationales de l’eau, toujours appuyées par la Banque mondiale et le Fonds monétaire international. Rappelons que ce derniers obligent souvent les pays qui demandent une aide financière à privatiser leurs services d’eau.

Jean Ziegler, Rapporteur spécial des Nations unies pour le droit à l’alimentation, fait aussi partie de ces gens qui savent et connaissent de première main les dégradations que le grand capitalisme mondialisé impose à la planète. Une seule phrase citée dans son Les Nouveaux Maîtres du monde et ceux qui leur résistent justifierait sa publication. En 1996, au Sommet économique mondial de Davos, le président de la Banque centrale de l’Allemagne déclara aux chefs d’État et hommes d’affaires réunis dans ce Vatican de la mondialisation : « Désormais, vous êtes sous le contrôle des marchés financiers. » Et l’auguste assemblée d’applaudir. Ziegler qualifie ces gens de prédateurs à juste titre. Il décrit avec minutie leurs stratégies, mais surtout il évoque la nouvelle résistance citoyenne et populaire à cette mondialisation sauvage. Il était temps qu’on parle de ceux qui « résistent ».

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