Le travers de l’histoire

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Il y a des œuvres de jeunesse, voici un ouvrage de vieillesse. À l'âge vénérable de 90 ans, Marcel Trudel nous offre une troisième série de courts textes qui sont autant de retours sur des thèmes qui ont occupé sa longue carrière. Fidèle à sa réputation d'agitateur intellectuel, il réussira encore une fois à faire grincer quelques dents parmi les défenseurs de la rectitude historique. Le lecteur plus neutre dira seulement que ces treize chapitres, en moins de deux cents pages, paraissent un peu inégaux en taille comme en qualité, mais que l'écriture demeure alerte, précise et fort agréable.

Certains textes sont de véritables bijoux de concision et de vulgarisation scientifique: un cours magistral sur le système seigneurial qui a tant influencé le tracé de nos routes; une description parfois étonnante de l’alimentation en Nouvelle-France ou, plus précisément, de ce qu’on pouvait trouver dans une assiette en 1749; un rappel, malheureusement trop court, de l’importance d’une période relativement négligée par les historiens, le début du XIXe siècle, qui vit l’arrivée du bateau à vapeur et du chemin de fer, ce qui transforma radicalement les conditions de vie; enfin, un hommage au génie mathématique de tous ces gens qui, dans les années suivant la Conquête, durent monnayer biens et services en livres françaises, écus, pistoles, louis d’or, guinées anglaises, guinées portugaises, monnaie de carte, deniers, sols, liards, alors que toutes ces monnaies étaient mutuellement convertibles, mais n’avaient pas nécessairement la même valeur à Québec, à Montréal ou à Trois-Rivières!

Les prouesses…
L’un des essais plus provocateurs traite de la fabrication, à des fins de propagande, du récit épique de la bataille du Long-Sault par une société qui subissait le mépris des commentateurs anglais et qui avait donc grand besoin de nourrir ses sources de fierté (la caricature de Lionel Groulx est ici plus cruelle que toutes les accusations récentes d’antisémitisme). Un autre texte confirme que le rapport Durham traçait un portrait juste: entre 1760 et 1845, il n’y eut ni histoire ni littérature au Bas-Canada. Enfin, dans la même veine critique, Trudel accuse F.-X. Garneau d’avoir été un grand admirateur de Voltaire, de qui il a souvent emprunté des idées et des convictions, des tournures de phrases et des expressions, parfois mot à mot, mais sans jamais admettre le plagiat.

Rendu à la fin du livre, le lecteur découvre que c’est là qu’il aurait dû commencer. Dans son dernier chapitre, Trudel décrit avec minutie l’ardoise et le stylet, le crayon à mine, la gomme à effacer, l’encrier, sa plume et son buvard, la plume-fontaine, le stylo à bille, le dactylo (qui faisait passer l’écriture de trois à dix doigts!) et puis, enfin, l’ordinateur. Bref, les outils de travail d’une longue carrière et la confirmation que l’histoire est avant tout écriture. En parcourant ce livre en sens inverse, le lecteur comprendrait mieux combien l’histoire a toujours eu du mal à se distancier des convictions de l’écrivain. Ce qui rendrait plus acceptable le premier chapitre du livre, qui ne fait que redire combien les manuels anglophones et francophones présentent des lectures contrastées de l’histoire du Canada, constat un peu banal des dimensions idéologiques de la discipline.

… et les maladresses
Ce chapitre sur l’évolution des outils d’écriture exprime aussi, en sourdine, le point de vue familier de celui qui croit au progrès, une notion qui, en dernière analyse, donne tout son sens à l’Histoire. En somme, Marcel Trudel semble porter encore les œillères coutumières de l’histoire traditionnelle – ce qui expliquerait les parties nettement plus faibles de ce recueil.

Le chapitre V trace une courte liste des «différences» entre Français et Amérindiens, une liste de coutumes ordinaires, qui vont de l’habillement à l’usage du nom personnel, des règles de bienséance au traitement des défunts, sans s’inquiéter du fait que ces diverses sociétés autochtones n’ont jamais formé un groupe culturel uniforme. Le chapitre suivant discute des nombreuses modifications des frontières du Québec, résultats de rapports de force fluctuants entre puissances coloniales européennes, sans aborder la question fondamentale de l’occupation du territoire. Dans un court texte traitant du bilinguisme, Trudel reprend à son compte d’anciens propos absurdes et carrément racistes sur la pauvreté des langues amérindiennes qui auraient, en quelque sorte, manqué de mots. Un peu plus loin, il note que les Français étaient davantage portés vers l’apprentissage des langues amérindiennes que les Amérindiens vers celui de la langue française. Cependant, il ne lui viendrait jamais à l’esprit qu’à l’époque, souhaiter qu’un Amérindien apprenne le français pouvait être perçu comme à peu près l’équivalent d’inciter, de nos jours, les résidents de Rosemont à se mettre à l’urdu ou au bengali sous prétexte qu’une poignée d’immigrants vient d’arriver du Bangladesh.

Dans un autre dossier qui manifestement lui tient à cœur, Trudel conteste aux Mohawks tout droit sur le territoire du Québec. Tout simplement, parce que le territoire traditionnel des Mohawks a toujours été la vallée de la rivière Hudson et qu’il y a trop peu de traces archéologiques d’une occupation mohawk des rives du Saint-Laurent. L’argument n’est pas sans fondement, le Québec d’alors n’étant pas iroquois mais d’abord algonquien (en dépit du fait que l’auteur semble se contredire un peu plus loin en affirmant qu’en 1660 les Iroquois se promenaient «en maîtres» sur toutes les voies d’eau jusqu’au Lac Saint-Jean). Cependant, on ne peut éviter de conclure que, selon Trudel, l’histoire ne s’intéresse qu’aux droits territoriaux tombant sous la surveillance de l’histoire occidentale et que celle-ci s’accorde le droit de repousser dans l’insignifiance de la nuit des temps tout ce qui précède l’arrivée de Jacques Cartier. Ajoutons enfin que l’auteur se permet d’écrire un désolant «nos Mohawks» et de mettre en doute leur pureté génétique. Dans un ouvrage, par ailleurs instructif et souvent stimulant, on aurait préféré s’en passer. Pourtant, ces signes d’ignorance déplorable et de mépris ordinaire témoignent de l’époque de Marcel Trudel, tout autant que son ardeur au travail, sa rigueur scientifique, son sens de l’humour et son grand souci d’écriture.

Bibliographie :
Mythes et réalités dans l’histoire du Québec : tome 3, Marcel Trudel, Hurtubise HMH, coll. Cahiers du Québec / Histoire, 208 p., 24,95$

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