Le miroir déformant de la politique

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Entre la réalité et sa perception, il y a souvent une marge, un jeu. Ce décalage serait sans conséquences si nos perceptions trompeuses n'avaient à leur tour une influence bien réelle sur notre façon de nous comporter. C'est à de fausses perceptions et à leurs effets réels que s'attaquent Daniel Jacques et Jean Ziegler dans deux essais politiques sur le Québec et l'Occident. Et pour permettre de s'y retrouver dans ce jeu de miroirs déformants, un petit recueil d'essais, Des jeux et des rites, pose quelques jalons éclairants.

Depuis son tout premier essai, Les humanités passagères (Boréal), Daniel Jacques s’attache à repositionner le Québec dans l’histoire moderne, en étudiant l’influence des divers courants politiques et sociaux sur une société pas toujours aussi distincte qu’elle le croit. Paru à la fin de l’année 2008 chez Boréal, La fatigue politique du Québec français apparaît comme un ultime effort de réflexion sur un mouvement qui en est peut-être lui-même à ses ultimes soubresauts: l’indépendantisme. En dépit de ses sympathies pour le projet d’indépendance, Daniel Jacques se questionne sur sa pertinence actuelle et surtout sur les moyens avancés par la classe politique pour le réaliser. Le philosophe tente de jeter un regard lucide sur notre passé afin d’éclairer «les sources de notre confusion actuelle».

Loin de faire son chemin dans l’esprit des Québécois, constate Daniel Jacques, le projet indépendantiste peine de plus en plus à se justifier. L’humanisme moderne, qui prône l’égalité universelle des hommes, brouille les cartes: pourquoi dresser une nouvelle frontière politique à l’heure où tous les pays s’ouvrent? Cette question trouve chez Daniel Jacques une réponse toute simple: «Que le monde soit désormais bien plus vaste, et les défis encore plus nombreux, cela ne nous délivre pas de la tâche insigne qui consiste à savoir ce que nous sommes devenus, et plus encore ce que nous aurions dû devenir.»

Son premier constat est plutôt dérangeant: la Révolution tranquille, événement «fondateur» de la société québécoise, n’a eu de révolutionnaire que le nom. Aucun gouvernement n’a été renversé par son souffle, qui n’a pas même dérangé l’ordre social. Ainsi considérée, cette révolution peut tout au plus aspirer au titre de modeste réforme des institutions politiques. Les Québécois y ont troqué leur identité catholique pour une spécificité culturelle beaucoup plus floue — et par conséquent beaucoup moins porteuse.

Qui plus est, poursuit Daniel Jacques, en prônant la rupture avec un passé perçu comme impuissant et donc honteux, les Québécois ont fait de la négation d’eux-mêmes une condition de l’accession à la modernité et à l’indépendance politique. «C’est à ce décalage malheureux, par ses effets considérables sur la société québécoise, entre le réel et l’imaginaire qu’il convient de mettre fin aujourd’hui», estime Daniel Jacques, qui tente par cet essai d’y contribuer.

Jeu de guerre
Dans La haine de l’Occident, Jean Ziegler s’attache lui aussi à déconstruire une illusion faisant écran aux sentiments haineux qu’entretiennent les pays du Sud par rapport à l’Occident. Le diplomate et essayiste suisse tente également de dissiper les brumes qui empêchent les Occidentaux de voir, au-delà leur engagement en faveur des droits de l’homme, les innombrables violations dont ils se rendent coupables.

Ce qui préoccupe le haut diplomate, c’est que cette haine de l’Occident paralyse actuellement les institutions humanitaires comme l’ONU en conduisant les pays du Sud à rejeter systématiquement les propositions du Nord, catégorisées comme de nouvelles manifestations de l’esprit impérialiste occidental. Si les griefs du Sud sont fondés, reconnaît Ziegler, la haine qu’ils inspirent n’est pas suffisamment réfléchie: enrayant les rouages du ballet diplomatique, elle fait parfois perdurer des crises humanitaires plutôt que de les atténuer. Et bien sûr, l’aveuglement révoltant de l’Occident face à la haine qu’il inspire ne fait qu’envenimer les choses.

Pour sortir de ce système destructeur et «transformer la haine qu’il alimente en une force historique de revendication de justice et de libération», Jean Ziegler prône tout comme Daniel Jacques la reconquête des identités et la reconstruction mémorielle.

Le jeu pris au sérieux
Jacques et Ziegler se penchent ainsi sur une inadéquation du réel et de l’imaginaire. Il se pourrait toutefois que l’angle politique ne soit pas le seul susceptible d’éclairer ces faits. Des jeux et des rites, un petit recueil d’essais publié chez Liber sous la direction de Philippe St-Germain et de Guy Ménard, pourrait bien mettre le doigt sur des zones impensées de nos illusions collectives.

Jeux et rites se rejoignent en ce qu’ils sont tous deux des mises en scène, des représentations qui font advenir l’espace d’un instant une réalité nouvelle. Dans l’une de ses acceptions, remarque Pierre Lucier en ouverture du recueil, le jeu peut désigner un espace d’oscillation, une marge, un décalage. Ainsi pourrait-on dire qu’il y a du jeu entre une porte et son cadre, comme entre la représentation que les Québécois et les Occidentaux ont d’eux-mêmes et la réalité historique qui est la leur.

L’essai de Denis Jeffrey, qui analyse les rites sociaux, fournit aussi une piste de réflexion sur la propension des Québécois et des Occidentaux à se leurrer sur eux-mêmes. Selon lui, toute relation sociale ou politique est ritualisée et demande que chacun y tienne son rôle selon des règles préétablies. Ces règles peuvent bien sûr changer, il y a «du jeu», mais cela demande du courage (ce dont les Québécois fatigués manquent peut-être) et une grande souplesse pour s’ajuster aux règles nouvelles (ce dont l’Occident manque assurément).

«La plupart des individus pensent qu’ils ne sont pas en représentation parce qu’ils n’ont pas le courage de jouer autrement leurs rôles», note Jeffrey. L’erreur du Québec et de l’Occident est peut-être ainsi d’ignorer le jeu, la marge qui existe entre la réalité et ce qu’elle pourrait être.

Bibliographie :
La haine de l’Occident, Jean Ziegler, Albin Michel, 304 p. | 31,95$
Des jeux et des rites, Philippe St-Germain et Guy Ménard (dir.), Liber, 264 p. | 25$

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