La naissance de deux géants

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Lorsque le soleil se couche sur l'Occident, il se lève sur l'Orient. Et l'Orient, ce sont deux vastes mondes, la Chine et l'Inde, comptant maintenant près de 2,5 milliards d'habitants, un peu moins de la moitié de la population du globe, et dont on ignore à peu près tout. Articles, livres et conférences tentent bien d'en montrer certaines facettes, mais les deux géants demeurent des univers opaques. On aurait pourtant tort de baisser les bras devant l'effort de compréhension : le XXIe siècle vivra de plus en plus au rythme de ces deux pays.

La Chine et l’Inde sont trop souvent perçues à travers une série de clichés. Pour certains, ces deux pays sont peuplés d’individus passifs et abrutis, dominés par des croyances absurdes et condamnés à la pauvreté et à la misère perpétuelles. Pour d’autres, ils représentent des puissances économiques et militaires dynamiques mues par une volonté de domination et déterminées à en découdre avec l’Occident. Voilà une vision caricaturale, bien présente dans nos médias et dans certains discours officiels, à laquelle il est cependant possible d’échapper. La Chine et l’Inde sont des fantasmes, soit, mais aussi des sociétés bien réelles, travaillées par des passions, des désirs et des forces semblables aux nôtres, même s’il est parfois difficile de les décoder. Deux auteurs nous offrent leur lecture de ces univers. Commençons le voyage.

La Chine tremble
Le continent asiatique a toujours été pour l’Occident synonyme de la Chine. Les Romains ont voulu l’atteindre, la papauté médiévale a cru y reconnaître la patrie du prêtre Jean, les Jésuites, Voltaire, Roland Barthes et bien d’autres ont vu dans ses systèmes de gouvernement, impérial ou maoïste, l’avenir de l’homme. Guy Sorman rappelle l’aveuglement séculier envers l’Empire du milieu. «Les observateurs occidentaux de la Chine ont souvent manifesté un don singulier pour la voir telle qu’elle n’est pas, écrit-il. Et les dirigeants chinois, depuis l’Empire jusqu’au Parti communiste, un grand talent pour berner les Occidentaux.» Face à cette scène de théâtre, l’essayiste français a passé un an derrière les rideaux à écouter «des Chinois», et non les Chinois, comme il le dit si bien. Ses Chinois sont toutefois singuliers, car opposés au régime en place, soucieux d’en dénoncer les tares et rêvant de démocratie. Ce qu’il a découvert n’a rien de vraiment réjouissant. La Chine fait peut-être trembler le monde, écrit Sorman, mais elle tremble aussi. Elle est secouée par d’innombrables révoltes – jacqueries, soulèvements religieux, pétitions en faveur de la démocratie, mouvements écologistes – dont les médias occidentaux parlent peu et qui sont autant de signes concrets d’une rébellion grandissante contre le Parti communiste. Comment expliquer cette situation d’une Chine pourtant régulièrement présentée comme un miracle économique, au taux de croissance à faire saliver? C’est tout simplement, souligne l’auteur, parce que le modèle de développement industriel imposé par le gouvernement brutalise des centaines de millions de personnes. Ce modèle ne profite qu’à une minorité installée dans les vitrines scintillantes de Shanghai et de Hong Kong, qui nous dupent. En fait, l’État est devenu sauvage, des pans entiers de la population sont ignorés, les droits les plus fondamentaux sont bafoués. Sorman est sans concession envers le pouvoir en place, au point où son essai tourne parfois au pamphlet partisan et caricatural. Pourtant, au-delà des partis pris, il faut percevoir cette facette de la réalité chinoise: ce pays est un géant, certes, mais un géant fragile. Et pour aider les Chinois à bénéficier de la prospérité et à éviter un autre Tian An Men, l’Occident devrait cesser de courtiser les tyrans en place et soutenir les démocrates.

Une Inde contrastée
Si la Chine fascine ou répugne, l’Inde peut-elle s’ériger en contre-modèle? Là encore, la réponse n’a rien de simple. Journaliste et diplomate, Pavan K. Varma dresse un tableau iconoclaste de l’état de son pays. Nous ne sommes ni des saints ni des démons, résume-t-il, seulement des hommes à la recherche d’une place dans l’univers. Et voilà l’auteur, armé d’une tronçonneuse et démolissant quelques mythes afin de rendre l’Inde compréhensible. Ainsi, il faudrait cesser de voir les Indiens comme des êtres spirituels détachés des contingences de ce monde. «Cette image est un mythe. Les Indiens ont toujours eu un penchant très terre-à-terre pour le monde matérialiste», écrit Varma. Ils ne pensent qu’à l’argent et aux affaires. D’où leur extraordinaire succès à saisir les bienfaits de la mondialisation. En quelques années, l’Inde est devenue l’un des premiers fournisseurs de services au monde, particulièrement de services informatiques. Il faudrait aussi cesser de croire en cette vision apocalyptique; véhiculée par les médias, d’une Inde plongée dans une éternelle guerre de religions. Bien au contraire, l’esprit de compromis est au cœur du succès politique et économique de cette immense démocratie. Si ce n’était pas le cas, l’Inde aux dizaines de religions, aux centaines de peuples, aurait éclaté depuis longtemps. À l’instar de la Chine, il y a, bien entendu, un revers à la médaille. L’Inde a le plus grand nombre d’enfants non scolarisés de la planète, son indice de développement humain est l’un des plus bas, le chômage est endémique, 400 millions d’Indiens sont laissés pour compte, la corruption est généralisée et célébrée, et le gouvernement central a perdu le contrôle de vastes districts dans le nord et le centre du pays au profit d’insurgés communistes.

Quels que soient les diagnostics posés sur les succès ou les dysfonctionnements de la Chine et de l’Inde, les deux pays vont occuper d’ici peu leur juste place dans le système international. L’importance de leur population, le dynamisme de leur économie, l’accroissement de leur puissance militaire, leur soif d’énergie et leur quête de matières premières vont provoquer leur essor et élargir leurs ambitions. Les puissances d’aujourd’hui seront vigoureusement défiées, et cela entraînera un réalignement géopolitique majeur, voire des tensions et des confrontations. Au moment où ces lignes sont publiées, un Asiatique, peut-être même un Indien, l’écrivain Shashi Tharoor, sera élu secrétaire général de l’ONU. Qu’on s’y fasse. Le XXIe siècle sera américain, a-t-on écrit quelque part. Osons le dire: il sera plutôt asiatique.

Bibliographie :
L’année du Coq. Chinois et rebelles Guy Sorman, Fayard, 330 p., 34,95$
Le défi indien. Pourquoi le XXIe siècle sera celui de l’Inde, Pavan K. Varma, Actes Sud, 368 p.,42,50$

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