La morale au temps de la peste

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Nous vivons des temps difficiles. La peste est de retour. Elle a pris la forme d'un cocktail de menaces nouvelles: le terrorisme de masse, la prolifération des armes de destruction massive, la haine de l'autre, l'unilatéralisme, la violation du droit international et des droits humains fragilisent le monde et rendent les relations internationales plus complexes. De ce désordre, on ne sait trop ce qu'il en sortira. Pour y faire face, nous avons besoin de respecter une exigence: la morale. Est-ce possible? Oui, répondent deux chercheurs français dont les réflexions invitent surtout à ne céder ni à l'angélisme ni au cynisme.

Le vertige de la force

Brandir le respect de la morale dans les relations internationales a toujours fait sourire les princes et leurs conseillers. Il ne peut y avoir de morale dans un monde caractérisé par les rivalités de puissance et de pouvoir, les calculs d’intérêts nationaux, les passions ou la simple cupidité, rappelle la philosophe Monique Canto-Sperber. Les États évoluent dans un monde anarchique où le plus fort impose sa loi, et ce, depuis la nuit des temps, comme l’illustre si bien le discours des Athéniens aux Méliens rapporté par Thucydide dans La Guerre du Péloponnèse: «Une loi de la nature fait que toujours, si l’on est le plus fort, on commande. […] Ce principe existait avant nous, et il existera pour toujours après nous.» Refusant de se soumettre, les Méliens furent massacrés.

Nous avons vécu et nous vivons encore sous l’emprise du vertige de la force. Pourtant, depuis un demi-siècle, la morale s’inscrit maintenant dans les relations internationales. La création de l’ONU et des organisations internationales, le développement des ONG, l’émergence d’une opinion publique mondiale, la réparation des injustices historiques ont contribué et contribuent au développement de normes et de valeurs dont l’effet est de structurer un ordre à respecter et de moraliser les relations entre partenaires, souligne le politologue Ariel Colonomos. La crise irakienne de 2003 le démontre. C’est bien au nom d’une certaine morale, d’une certaine idée de la défense du droit international et des droits humains que chaque camp a défini ses positions pour ou contre la guerre.

Si la morale est dorénavant incontournable, encore faut-il ne pas l’ériger en absolu face à un monde devenu dangereux et instable. Devant l’irruption du terrorisme de masse et l’arrogance d’une superpuissance déterminée à imposer son ordre, les deux auteurs constatent l’échec du «cosmopolitisme» actuel essentiellement façonné par certains Occidentaux et qui promeut «une communauté mondiale, fondée sur l’universalité des droits et l’égalité des États». Pour Canto-Sperber, le monde d’aujourd’hui «a largement ruiné l’idéal d’une coopération mondiale pacifiée, fondée sur un universalisme moral sans nuances», alors que, pour Colonomos, «l’intensification des rapports internationaux [conduit] à un monde rien moins que prévisible très étranger à la vision pacifiée» que présuppose la fin de l’Histoire chère à Hegel et l’espérance kantienne de la paix universelle.

L’avenir

Face à la montée des menaces et à l’échec des utopies, il faut se montrer modeste. «L’idée d’un monde meilleur n’a de sens que si les conditions de ce monde sont en étroit rapport avec celles du monde réel», écrit la philosophe. Il faut définir la morale qui doit nous guider dans nos rapports internationaux. Elle doit être appuyée sur la recherche des valeurs communes aux individus et aux cultures. À partir de là un socle peut être construit et donner naissance à «un idéal moral qui puisse être accessible à l’ensemble de la communauté mondiale». Toutefois, il ne suffit pas seulement d’énoncer de grands principes, encore faut-il les mettre en pratique.

Et là, l’État retrouve toute sa pertinence. Certes, les ONG, la société civile, l’opinion publique jouent un rôle de plus en plus central dans les relations internationales et l’État est souvent amoral mais, pour Canto-Sperber, «un monde d’État est le seul qui permette de préserver les conditions d’une action libre et responsable, qui ne s’incline pas devant les forces impersonnelles aujourd’hui à l’œuvre dans la réalité internationale».

Aucune politique internationale ne peut s’affranchir de considérations morales. Présentement, la demande morale explose et s’internationalise au point où les valeurs ont dorénavant une incidence sur la formation des intérêts. La chute du mur de Berlin en 1989 marque, à l’instar de l’après-guerre, une rupture «qui oblige le politique à justifier ses actes», écrit Colonomos. Le primat de l’amoralité est contesté, comme le démontrent le procès médiatique fait à Henry Kissinger, la création d’une Cour pénale internationale chargée de juger les individus, dirigeants ou petits couteaux, soupçonnés de crimes de guerre, de crimes contre l’humanité et de crimes de génocide, et la multiplication des recours judiciaires visant à indemniser les victimes de l’Holocauste, du goulag, de l’apartheid ou de la dictature. C’est là un progrès par rapport à l’époque où tout s’effaçait devant la puissance des États.

Pour autant, l’exigence morale doit être balisée, car il existe des idéaux dangereux, en morale comme ailleurs. La morale «oblige à être prudent dans la capacité à prévoir les conséquences, à ne pas absolutiser les principes, à admettre que les choix moraux peuvent se modifier en fonction des situations ou des événements mêmes», écrit Canto-Sperber. Voilà un programme sensé qui devrait rassembler États, ONG et autres acteurs dans leur quête d’un monde meilleur.

Bibliographie :
Le Bien, la Guerre et la Terreur. Pour une morale internationale, Monique Canto-Sperber, Plon, 358 p., 44,95 $
La Morale dans les relations internationales, Ariel Colonomos, Éditions Odile Jacob, 357 p., 55 $

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