L’Orient si proche, si lointain

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À l'heure où le Proche-Orient est redevenu — après quelque mille ans — l'ennemi numéro un de l'Occident, remplaçant ainsi le péril rouge ; à l'heure où les communautés arabe et musulmane composent le lourd contingent de nos vagues migratoires ; et enfin, à l'heure où l'Europe vit de nouveau des violences antisémites, quelques réflexions sur l'islam, la présence juive à Montréal au cours du XXe siècle et sur la peine de mort peuvent nous être utiles.

En 2000, Gilles Kepel, professeur à l’Institut d’études politiques (IEP) de Paris, spécialiste du monde arabe et musulman, faisait paraître chez Gallimard un livre qui allait faire sensation : Jihad : Expansion et déclin de l’islamisme. Seulement, c’était à peine un an avant que ne s’écroulent les deux tours du World Trade Center de New York. Force fut de constater alors que l’islamisme n’était pas mort et qu’il avait repris du poil de la bête. Le plus grand pays du monde était ébranlé et, par ricochet, le monde entier.

Trois ans plus tard, nous sommes tous empêtrés dans un conflit qui oppose Proche et Moyen-Orient à l’Occident, islam et chrétienté. Voici que Kepel publie Fitna : Guerre au cœur de l’islam, pour expliquer comment les attentats de 2001 étaient précisément destinés à redonner du mordant à un mouvement en déclin en frappant « l’ennemi lointain », les États-Unis. Or aujourd’hui, le conflit se déroule en terre d’islam et n’oppose pas seulement les fidèles aux impies. C’est la communauté des musulmans, l’Oumma, qui s’entre-déchire. C’est ce qu’on appelle la guerre au cœur de l’islam, ou fitna, et que les théoriciens et théologiens de l’islam, depuis des temps immémoriaux, craignent profondément. En fait, c’est tout le contraire du jihad.

Ce volumineux essai est très documenté — une habitude chez Kepel — et très bien écrit. Les informations y sont précises, et les développements, sérieux et nuancés, demandent attention. La première partie fait la part belle à la pensée de Zhawahiri, lieutenant de Ben Laden. Suit une mise en contexte de la politique étrangère américaine, aujourd’hui en pleine révolution néoconservatrice et en pleine guerre contre le terrorisme. L’auteur retrace le parcours des principaux penseurs américains qui, au cours du XXe siècle, ont gravité autour de la Maison-Blanche et plus précisément le Parti républicain. Kepel explique en outre comment, à partir de thèses développées au cours de la guerre froide, des penseurs comme Richard Perle et Paul Wolfowitz en sont arrivés à leur « guerre contre la terreur ». Au total, nous dit Gilles Kepel, si le 11 septembre, Ben Laden et ses sbires ont réussi à enrayer le déclin du jihad en frappant
« l’ennemi lointain », c’est depuis le chaos au cœur de l’islam, en Irak comme en Palestine. Pendant que les Américains et le reste de l’Occident gardent un œil sur les puits de pétrole, les musulmans s’entretuent. Et c’est ainsi que le conflit voyagerait jusqu’en Europe où nombre de leurs frères et sœurs vivent désormais. La hantise bien française qui a marqué tout le débat sur le voile vient de nouveau tourmenter un homme comme Kepel. Intéressant, questionnant, pas toujours convaincant.

N’empêche, ce n’est un secret pour personne que la guerre en Irak a aussi contribué à embraser davantage le conflit israélo-palestinien, lequel, par un jeu de miroir sournois, a la fâcheuse tendance à se répercuter dans nos communautés occidentales. Certes le passé européen est beaucoup plus chargé en ce qui concerne les communautés juive (Holocauste), arabe et musulmane (colonisation). Les membres de ces deux communautés y sont beaucoup plus nombreux. Les altercations et provocations entre Juifs et musulmans (souvent jeunes) y sont devenues régulières, mais non généralisées, et la montée de l’antisémitisme (qui ne doit pas occulter la montée de l’islamophobie) ne doit pas être prise à la légère. Et l’histoire isolée, au cours de laquelle trois jeunes Québécois ont mis feu à la bibliothèque d’une école juive au cours de l’hiver dernier, si elle ne doit pas être exagérée, ne mérite sans doute pas d’être reléguée aux oubliettes.

Identités fuyantes

Dans ce contexte, l’essai de Julie Châteauvert et Francis Dupuis-Déri, Identités mosaïques, est plus que bienvenu. Livre d’entretiens sur l’identité culturelle des Québécois juifs, comme l’indique le sous-titre, Entretiens sur l’identité culturelle des Québécois juifs, ce livre se lit en un tour de main, et prend à s’y méprendre les allures d’une conversation autour d’un café, dans le Mile-End. Car, il faut bien le dire, Montréal n’est pas le Québec, et le Mile-End représente une enclave bien particulière à l’intérieur de la métropole.

Ainsi, les auteurs ont rencontré onze Montréalais parmi ceux et celles qui, dans la communauté juive, ont compté et brillé par leur pensée et leur part active dans la construction d’un Québec moderne, le plus souvent progressiste et surtout ouvert. Des femmes et des hommes, des jeunes et des moins jeunes, religieux et laïcs, orthodoxes, communistes et libéraux, originaires d’Europe de l’Est comme du Maroc. Si l’introduction des auteurs campe bien le sujet et l’idée de l’étude sans prétention, sinon celle de nous faire découvrir la parole et la réflexion de ces onze personnes, l’absence d’une petite conclusion nous donne un peu l’impression d’une fin en queue de poisson. Mais qu’à cela ne tienne, l’ouvrage comblera certainement un dimanche après-midi pluvieux d’automne.

Enfin, l’édition en livre de poche de De la haine à la vie, de Philippe Maurice, ex-condamné à mort gracié par Mitterrand, et qui purgea une peine de 23 ans avant de bénéficier d’une remise en liberté, vaut la peine que l’on s’y attarde. Notons que M. Maurice était d’ailleurs de passage il y a quelque temps à Montréal, à l’occasion du 2e Congrès international contre la peine de mort.

Aujourd’hui historien respecté, cet homme, qui aura passé toute sa vie de jeune adulte derrière les barreaux, pose des questions et propose des pistes de réflexion qui font réfléchir à bien des égards. C’est plutôt fort, et parfois carrément déstabilisant. Et le plus souvent, ni noir ni blanc. Le gris domine, triste et angoissant

Bibliographie :
Jihad : Expansion et déclin de l’islamisme, Gilles Kepel, Folio
Fitna : Guerre au cœur de l’islam, Gilles Kepel, Gallimard
Identités mosaïques : Entretiens sur l’identité culturelle des Québécois juifs, Julie Châteauvert & Francis Dupuis-Déri, Boréal
De la haine à la vie, Philippe Maurice, Folio

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