Histoire de ne pas bronzer idiot

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Les rayons des librairies débordent de livres sur la guerre, l'Irak, l'après-11 septembre, l'islam, le terrorisme… Chaque semaine voit son lot de nouveaux ouvrages sur ces sujets envahissants et obsédants. À force, on devrait commencer à y voir plus clair, à devenir des petits experts de l'actualité géopolitique et stratégico-militaire. Rien n'est moins sûr. Car entre les thèses universitaires arides sur la psychologie des conflits et Michael Moore, qui cette fois est plutôt décevant, pas grand-chose. Mais à travers ça, quelques trucs plutôt intéressants.

Des « essentiels »

À la veille des grandes vacances d’été, pour ceux qui ne veulent pas partir avec une valise emplie uniquement de polars, voici trois petites collections d’ouvrages courts mais plutôt intelligents, qui dressent le portrait en faits, chiffres et pistes de réflexion ou d’action d’une question donnée ou offrent une réflexion sur l’un ou l’autre des grands débats et enjeux actuels. Avec cela, c’est certain, vous ne bronzerez pas idiots.

La première de ces collections, « Les Essentiels Milan », propose de petits documents d’une cinquantaine de pages sur Les Droits humains ou La Démocratie, par exemple, avec illustrations et petits encadrés en marge. Une idée claire et concise des concepts, philosophies, luttes qui font notre monde. À souligner tout particulièrement : Le Sida en Afrique : Des réponses associatives, de Sarah de Haro, journaliste spécialiste des questions sociales, et La Liberté de la presse : Un combat toujours actuel, de Daniel Junqua, vice-président de Reporters sans frontières. Pour autant, les « Essentiels Milan » ne prétendent pas à une objectivité à tout crin. On s’efforce seulement de présenter un regard et une analyse de spécialistes, que nous qualifierons de « terrain », ancrés à gauche et dans les milieux associatifs ou des ONG, ce qui n’est pas pour nous déplaire.

Démocratie et mondialisation

Seconde collection, « La République des idées », chez Seuil. Cette fois, il s’agit de textes un peu plus denses, un peu plus complexes. Véritables analyses des enjeux majeurs auxquels sont confrontées nos sociétés, produites par des intellectuels, connus et reconnus internationalement. En fait, « La République des idées » est aussi un atelier intellectuel international d’information et d’échanges à travers le monde (www.repid.com ). Parmi les derniers essais publiés dans la collection, notons Notre première mondialisation : Leçons d’un échec oublié, ainsi que La Démocratie-monde : Pour une autre gouvernance globale.

Dans le premier cas, Suzanne Berger, professeure de sciences politiques à Cambridge, nous rappelle avec justesse que nous n’avons pas de mémoire historique, et que l’actuelle mondialisation ne s’est pas faite comme ça, du jour ou lendemain. Il aura fallu la révolution industrielle, ce qu’elle nomme la « première mondialisation ». Beaucoup de soubresauts, de hauts et de bas et de luttes qui, en bout de ligne, aboutirent à l’État providence, aux droits des ouvriers et à la syndicalisation. Conclusion, nous dit Mme Berger, non, la mondialisation n’est pas un phénomène irréversible et sans alternative. Intéressante perspective.

Dans le second cas, Pascal Lamy, commissaire européen chargé du commerce international, nous propose de penser autrement la démocratie et la façon de gouverner, alors que les États sont aux prises avec la mondialisation. Prenant pour exemple l’Union européenne, Lamy nous propose une nouvelle gouvernance qu’il nomme la démocratie « alternationale », question de redonner, à travers une union étatique et politique telle l’UE, la légitimité et l’efficacité que les organisations internationales et les États n’ont plus. Redonnons un peu de politique au politique, suggère l’auteur. Pas bête.

Repenser l’opposition entre l’Occident et le Moyen-Orient

Enfin, la troisième collection, c’est celle des petites plaquettes blanches, « Hors série Connaissance », de chez Gallimard. De grands textes par de grands intellectuels, la plupart du temps, à condition d’éviter les Finkielkraut et Glucksmann, qui dérapent dans un proaméricanisme et un prosionisme prenant le visage de l’anti-arabe, l’anti-palestinien, l’anti-musulman primaire, bête et méchant. Rien pour aider qui que ce soit, quoi. Bref, en dehors de cela, des choses vraiment très bien et qui portent réellement à réfléchir. Tel est le cas, entre autres, de Rupture dans la civilisation : Le révélateur irakien, de Jacques Julliard. Ici, l’auteur accuse les Américains : avec la guerre en Irak, c’est l’éclatement de l’Occident qu’ils ont créé : « Quant à l’Irak, de pays despotique, il est en passe de devenir démocratiquement un pays intégriste. […] Le combat de la civilisation contre la barbarie s’est dégradé en affrontement de l’Occident contre le reste du monde. »

À lire également, le toujours aussi prenant Amos Oz, devenu la conscience et la voix du mouvement pour la paix. Dans Aidez-nous à divorcer ! Israël Palestine : Deux États maintenant, le romancier israélien nous livre un plaidoyer émouvant sur la nécessité pour ces deux États de divorcer, donc de faire des compromis, de renoncer à tout jamais à des prétentions et parfois des acquis, parce que de toute façon, ils ne s’entendent pas. La réalité vue en face est souvent bien douloureuse, mais combien nécessaire ! Et puis, Amos Oz nous rappelle que nous n’avons à être ni proisraélien ni propalestinien, seulement propaix.

Finalement, question de terminer votre bronzage intégral en beauté, je vous suggérerai les rééditions en livre de poche de Bush s’en va-t-en guerre par Bob Woodward, le célèbre journaliste qui nous avait jadis livré Watergate : Les fous du Président ; n’oublions pas non plus L’Écrivain-militant de la romancière indienne Arundhati Roy. Deux ouvrages basés sur une documentation abondante et des sources de première main : l’un sur les coulisses de la politique internationale telle qu’elle se construit à la Maison-Blanche depuis le 11 septembre 2001, et l’autre sur les désastres écologiques et humains dont est victime une très large partie de la population indienne (la plus grande démocratie au monde), alors que la mondialisation se conjugue aux politiques fascistes du PJB, le parti nationaliste hindou au pouvoir.

Si après tout cela, vous trouvez le moyen de bronzer idiots…

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