Aux limites de la contrition

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Si vous enseignez dans un cégep du Québec et avez publié un ouvrage sérieux et même brillant sur la question du racisme ou de l'argent (Denis Blondin), sur Alexis de Tocqueville (Daniel Jacques) ou l'œuvre de saint Augustin (Louis-André Richard), il est fort probable que la radio, la télévision et nos journaux en ont peu fait mention. Au contraire, si vous êtes considéré comme un intellectuel parisien, les portes vous seront ici largement ouvertes pour assurer la promotion de votre livre et, disons-le brutalement, on ne portera pas trop attention à sa qualité.

Pascal Bruckner a récemment profité de nos plus prestigieuses tribunes afin d’encourager les ventes de ce livre qui rappelle la poursuite, moins élégante, d’une idée émise en 1983 dans Le Sanglot de l’homme blanc (Seuil). Son intention est explicite: dénoncer le climat général de morosité créé par l’autocritique constante et l’autodépréciation chronique qui accablent l’Occident moderne: «De l’existentialisme au déconstructionnisme, toute la pensée moderne s’épuise dans la dénonciation mécanique de l’Occident dont elle souligne l’hypocrisie, la violence, l’abomination.» Le constat paraît juste, car il est en effet assez navrant de voir l’amende honorable et justifiée pour les crimes du passé se transformer en système généralisé de culpabilité totale et d’expiation sans limite. Les fautes du passé semblent si lourdes qu’il ne resterait plus qu’à se taire. Cette attitude sert alors d’alibi à l’abdication passive et ainsi, selon la belle formule de Bruckner, l’Europe «risque de devenir le Ponce Pilate des nations».

L’argument paraît raisonnable, mais il met peu de temps à montrer des signes de dérapage. Dénoncer la compassion aveugle envers les nombreuses victimes de la colonisation, souligner l’injustice des critiques courantes et simplistes à l’endroit des É.-U. et d’Israël, rappeler que les habitants du tiers-monde ont également des torts, tous ces constats légitimes glissent sans réserve vers une défense tout aussi facile de la démocratie, de la liberté, de la philosophie occidentale et même de la fierté nationale. Aux critiques de l’impérialisme américain, Bruckner proclame son admiration pour le dynamisme des É.-U. Aux dénonciateurs de la France, il oppose un larmoiement d’un nationalisme pur: «Il est une nation qui incarne jusqu’à l’outrance les maladies de l’Europe et leur en ajoute d’autres, plus spécifiques, c’est la France.»

Le retour de l’empire européen
Ensuite, le délire. Après un appel au réarmement de l’Europe, Bruckner décrit comment «L’Europe, boussole morale de la planète, a désappris l’ivresse de la conquête» et suggère que ses avancées soient à l’avenir spirituelles. Remplacez le Prophète par Voltaire et vous entendrez la voix d’un fondamentaliste occidental, un authentique Taliban de la Sorbonne. Ajoutez encore ce bout de phrase, «les nations européennes oublient qu’elles, et elles seules, ont fait l’effort de surmonter leur barbarie pour la penser et s’en affranchir», et nous voici revenus à la belle époque, quand tous les non-Européens demeuraient, par définition, barbares.

Boutade pour boutade, sur le même ton, on sait que Gandhi affirmait que la civilisation occidentale serait sans doute une excellente idée. Chaque société fabrique ses barbares et, manifestement, Bruckner ignore tout des discussions philosophiques chez les Pueblo ou les Kayapo, comme il ne sait rien de l’athéisme chez les Cuiva ou les Ainu. Tous des barbares. Ici, l’univers de référence commence et se termine avec Abraham.

S’il fallait prendre au sérieux cet ouvrage, on ne saurait par où commencer la discussion! Bruckner ne prend pas la peine de démontrer ce qu’il avance. Il propose, discute à peine et, avant tout, il affirme et il polémique. Sans hésitation, sans prudence, souvent sans délicatesse ou nuance. Ses énoncés ne résument les résultats d’aucune enquête empirique, et les exigences d’une preuve rigoureuse lui paraîtraient superflues. Il a beaucoup lu, mais principalement des ouvrages de même nature, c’est-à-dire les opinions (souvent antagoniques) de penseurs, essayistes ou commentateurs comme lui-même. On ne trouve ici aucun indice crédible d’une connaissance effective de la sociologie, de la géopolitique et de l’économie moderne, encore moins de l’anthropologie. S’il fallait prendre cet ouvrage au sérieux, on pourrait lancer la discussion en soulevant le cas de cette Europe dont Bruckner parle abondamment (en page 44, «Europe» ou «elle» est mentionnée 11 fois en 27 lignes). En quoi cette Europe inclut-elle les amateurs de sport suédois, les mannequins slovènes, les comptables islandais et les médecins portugais? Comment peut-on classer Anders Fogh Rasmussen, Sylvio Berlusconi, Boris Tadic ou Ian Paisley parmi les pénitents masochistes? Les Turcs sont-ils européens? Mille questions banales et immédiates surgissent et, plus tôt que tard, le lecteur comprend que nous sommes très loin de l’Europe habitée par des personnes réelles qui soutiennent la monarchie et apprécient la compétition de chansons populaires sur Eurovision. De fait, Bruckner discute exclusivement d’une certaine notion de l’Europe, un concept largement abstrait, mais bien connu et sans doute populaire au sein de la communauté des intellectuels parisiens dont les opinions sont informées par la presse de langue française et qui, généralement, font carrière dans la contestation mutuelle.

Déçu de son pays, Bruckner écrit que «la France n’existe que par le verbe, elle se gargarise de sa grandeur au moment où celle-ci s’amenuise». Un esprit caustique mais saugrenu affirmerait que ce livre en est l’attestation flagrante! Pascal Bruckner n’est pas la France, mais il est vrai qu’il se gargarise de sa grandeur au moment où celle-ci s’amenuise. Néanmoins, le fait de lancer un pavé dans le Marais dans l’espoir de perturber la quiétude d’une vision du monde prévalente dans un cercle intellectuel qui doit bien couvrir cinq ou six kilomètres carrés au cœur de Paris, tout cela présente un intérêt ethnographique certain.

Reste qu’il est désolant que tout le monde en parle et que l’on n’incite pas davantage à apprécier les analyses et essais nettement plus soignés d’humbles professeurs de cégep trop souvent dépréciés.

Bibliographie :
La Tyrannie de la pénitence: Essai sur le masochisme occidental, Pascal Bruckner, Grasset, 262 p., 26,95$

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