Y a-t-il (encore) des éditeurs dans la salle?

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L'écrivain est un architecte de la littérature, certes, mais l'érection de l'édifice fragile dont il rêve nécessite le concours d'un entrepreneur en construction digne de ce nom. C'est son éditeur, personnage polymorphe, conseiller discret ou intraitable despote, béquille indispensable ou parasite interventionniste. En somme, mal nécessaire, que décrient volontiers, à tort ou à raison, une partie de mes collègues qui savent pourtant que leur œuvre ne verrait probablement jamais le jour sans celui-ci.

Ce sont les différentes facettes du travail de cet être tour à tour conspué et adoré que Bertrand Legendre et Christian Robin de l’Université Paris 13 ont voulu analyser en réunissant une vingtaine de leurs confrères et consœurs de toute provenance pour un colloque tenu en mai 2005 et dont les actes ont été publiés sous le titre Figures de l’éditeur. Représentations, savoirs, compétences, territoires. Au fil de ses trois cent cinquante pages, ce recueil de communications pointues et d’intérêt variable brosse un tableau général, complexe et fascinant de cette profession que d’aucuns estiment en voie d’extinction.

Dans «La Mort de l’éditeur», notamment, Jean-Louis Cornille affirme sans ambages que «l’éditeur, lui, ça fait un petit temps qu’il est mort, ou qu’il ne se manifeste plus que comme l’ultime spécimen d’une espèce en voie d’extinction totale.» Cornille illustre son propos en sollicitant la figure emblématique de feu Jérome Lindon, sorte de statue du Commandeur qui s’ingère sans vergogne dans l’œuvre de ses auteurs. Pour cette génération qui succède aux écrivains du Nouveau Roman, Lindon était un père, mais aussi «fondamentalement un intermédiaire», «un homme-escalier [dont la] tâche consiste à faciliter l’ascension de ses auteurs». En France, le défunt manitou des Éditions de Minuit apparaît comme l’«un des derniers mastodontes de l’édition littéraire».

J’ai beaucoup médité sur les propositions du texte d’Hervé Serry («Figures d’éditeurs français après
1945»), selon qui l’éditeur aurait entre autres mandats celui d’ennoblir les textes, les auteurs, et l’ensemble du «champ éditorial». Et Serry de citer l’exemple d’un Robert Laffont qui se lance dans l’édition au sortir de HEC ou d’un Jérôme Lindon (encore lui!), «héritier culturel », qui ont offert aux écrivains de leur écurie mais, également et surtout, au lectorat, un style différent, voire opposé. Cette «couleur éditoriale» peut aussi constituer l’enjeu de passions, au sein même d’une maison d’édition. On se rappellera que dans le cas du Seuil, c’est autour des «valeurs fondatrices» de la maison qu’on a condamné en bloc le «dévoiement stupéfiant» (le mot est de Jean-Claude Guillebaud) opéré par un Claude Cherki au moment de la vente au Groupe La Martinière.

À la lumière de la récente fusion des équipes éditoriales de Libre Expression, Trécarré, Stanké, Logiques et Publistar, propriétés de Quebecor World, on a raison de s’interroger sur ce qu’il adviendra du métier d’éditeur chez nous. Quelques mois à peine après que les bonzes de l’Empire aient promis de maintenir l’indépendance éditoriale des maisons du Groupe Ville-Marie Littérature (L’Hexagone, VLB éditeur et Typo), acquises à l’automne en même temps que l’ensemble de Sogides, cette annonce a de quoi inquiéter. Bien entendu, pareille décision qui relève de la gestion interne d’une entreprise privée ne peut donc être contestée. Il s’est néanmoins trouvé plusieurs personnes dans le milieu littéraire québécois pour déplorer à juste titre ce qui apparaît comme un pas de plus vers la marchandisation de la littérature.

Traditionnellement, le sceau d’un éditeur, c’était un repère, une signature, le gage d’une vision de la littérature et du monde. Publier chez l’un plutôt que l’autre, c’était souscrire à un esprit, s’inscrire dans une lignée. Selon une conception néolibérale de l’édition qui tient désormais le haut du pavé, ces labels ne seraient désormais que des étiquettes interchangeables à accoler à des produits de la même eau, comme Coke et Pepsi qui, vous vous en doutez peut-être, appartiennent à un unique consortium.

Y a-t-il des éditeurs dans la salle? Et si oui, pour combien de temps encore?

À l’heure où la sauvegarde de la diversité culturelle s’affirme comme une préoccupation majeure, un enjeu fondamental pour l’écologie sociale, il importe de redoubler de vigilance, car les marchands ont bel et bien investi le temple.

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