Ghada Belhadj était libraire à la librairie Le Fureteur, de Saint-Lambert, avant de s’envoler pour le Japon. À l’occasion de notre édition de juin, dont le dossier est consacré aux charmes du Japon, nous lui avons demandé un reportage sur les librairies nipponnes. Petite virée en mots et en photos!

À Tokyo, les librairies abondent. On en trouve dans les centres commerciaux, dans les stations de train, sous les ponts ferroviaires… Elles sont de toutes les tailles. Elles peuvent être aussi petites qu’un placard ou occuper entièrement un bâtiment de plusieurs étages.

Au cours de mes trois années de vie dans la capitale japonaise, je n’ai pas encore visité de quartier qui n’ait pas sa propre librairie. Tel est l’engouement des Tokyoïtes pour la lecture. Je vous propose donc un petit tour des librairies les plus intéressantes et les plus curieuses – incluant les rares mais non moins charmantes librairies francophones – de Tokyo.

Des librairies aussi énormes que des monstres de films japonais

Librairie Kinokuniya, quartier de Shinjuku

Trois jours après mon arrivée au Japon, encore déboussolée par le décalage horaire, mon collègue de travail m’emmena visiter pour la première fois une librairie à Tokyo.

Lors de notre précédente rencontre, je lui avais en effet mentionné que j’avais travaillé comme libraire pendant près de dix ans et j’avais plaisanté qu’il était impossible pour moi de vivre sans livres. Face à mon enthousiasme, je suppose qu’il avait estimé que seule une librairie de taille pourrait subvenir à mon appétit de bibliovore.

C’est ainsi qu’il me fit découvrir Kinokuniya, un mastodonte de librairie non loin de la vertigineuse station de Shinjuku et de la statue de Godzilla du cinéma Toho. Occupant un bâtiment de onze étages, cette librairie fondée en 1927 par la chaîne de librairies du même nom, est un petit monde en soi.


Au rez-de-chaussée, on retrouve dans des locaux séparés les magazines, la papeterie, les livres en langues étrangères – dont la très grande majorité est en anglais – et même un comptoir de vente de minéraux pour les amateurs de géologie.

Mais c’est vraiment dans les étages que l’on peut expérimenter le caractère unique des librairies japonaises. En embarquant dans l’un des ascenseurs, on est accueilli par une liftière qui à mesure de l’ascension annonce le type de livres que l’on peut trouver à chaque étage. Si l’on désire découvrir les nouveautés et les meilleurs vendeurs, c’est au premier étage. Les livres pour enfants, c’est au sixième. Et si l’on est parmi les visiteurs ou résidents étrangers qui désirent apprendre le japonais, c’est au septième qu’on pourra trouver les manuels de langue.

Pour chaque type de livre, pour chaque sujet, la sélection est abondante. Si abondante en fait que l’on peut facilement se sentir perdu. Heureusement, les libraires, reconnaissables à leurs vestes grises, sont toujours prêts à aider. On peut trouver leurs suggestions gribouillées sur des morceaux de papier partout dans le magasin.

Et comme si toute cette affluence de livres ne suffisait pas, la librairie Kinokuniya de Shinjuku possède deux annexes. La première, située juste de l’autre côté de la rue et s’étalant sur trois étages, est dédiée aux DVD, Blu-rays et à la bande dessinée.

La deuxième annexe, qui se retrouve un peu plus loin à une quinzaine de minutes de marche, est entièrement vouée aux livres en langues étrangères. On y retrouve des livres en anglais, en mandarin, en italien, et bien entendu, en français. Très peu de livres québécois apparaissent sur les rayons, mais il est toujours possible d’en faire la commande.

En plus de son magasin à Shinjuku, la chaîne Kinokuniya compte plusieurs succursales à Tokyo et au Japon. Mais il ne s’agit pas de la seule grande chaîne de librairies du pays. Tatsuya, Book 1st, Yurindo, LIBRO et Junkudo sont toutes des chaînes omniprésentes sur le territoire japonais qui, comme Kinokuniya, possèdent aussi leurs propres Flagship stores, d’énormes magasins qui représentent en quelque sorte leurs images de marque. Certains de ces magasins sont devenus de vrais points de repère pour les locaux, comme le récent T-Site à Daikanyama.

 

Daikanyama T-SITE


Loin de la foule et des bruits de Shinjuku, dans le quartier huppé de Daikanyama  – parfois appelé le « Brooklyn de Tokyo » –, se trouve une des librairies les plus en vogue de la ville. Inauguré en 2011, ce magasin de la chaîne Tsutaya est remarquable de par son architecture et son atmosphère.

La végétation entoure cette librairie composée de trois bâtiments faits de verre et de murs blancs ornés de la lettre T.  Un rayon de revues, appelé Magazine Street, s’étale de part et d’autre du magasin. Une foule de lecteurs y est toujours agglutinée, le goût pour les revues persistant toujours au Japon.

L’ambiance de la librairie est un drôle de mélange de minimalisme et de baroque. On s’y promène de chambre en chambre, chacune dédiée à un différent genre. Les livres sont disposés sur des rayons en bois et dans des alcôves et les volumes en langues étrangères se mélangent à ceux en japonais. Il y a un café et un salon de lecture richement décoré où l’on peut même consulter des magazines anciens.

Daikanyama T-SITE est le genre de lieu où l’on pourrait passer des heures sans s’en rendre compte. Mais ce n’est pas le seul endroit à Tokyo où les lecteurs peuvent trouver leur bonheur.

 

Le quartier Jimbocho, paradis des bibliovores

Une ville aussi énorme que Tokyo peut être intimidante pour les nouveaux arrivants. Ce n’est pas le manque de choix de librairies qui pose problème, bien au contraire. C’est de savoir laquelle visiter, surtout si l’on cherche des ouvrages autres qu’en japonais.

Heureusement, il y a cette tendance à Tokyo à avoir une concentration de la même sorte de magasins au même endroit. C’est le cas par exemple pour les vendeurs d’articles de cuisine à Kappabashi ou les magasins de tissus à Nippori. Les librairies n’échappent pas à cette tendance.

Tout Tokyoïte amateur de lecture vous le dira : Jimbocho est LE quartier des libraires par excellence. On en compte plus de 200 de toutes les sortes et de toutes les tailles. Certaines vendent des ouvrages neufs, certaines des livres usagés, d’autres les deux en même temps. Toutes ont un charme distinct. Leurs stocks souvent débordent sur les rues et lorsqu’on se promène dans le quartier, on se retrouve appelé par les étalages de livres en solde, souvent à des prix dérisoires.

Fureter est de guise à Jimbocho. Il faut s’armer de patience pour faire le tri parmi les piles de livres, mais on est souvent récompensés. Les ouvrages rares et anciens sont partout. Certaines librairies vendent même des livres japonais datant d’avant l’avènement des méthodes d’impression occidentales. Les Orihon, les livres en accordéon, ou les Tetsuyousou, les livres à reliure cousue, sont des curiosités qui valent à elles seules le détour.

La librairie Sanseido est parmi les plus fameuses de Jimbocho. Son succès est tel qu’elle a donné naissance à une chaîne de librairies réparties sur tout le territoire du Japon. Comptant cinq étages, elle rappelle l’ambiance de Kinokuniya à Shinjuku, à la différence près que les nouveaux livres y côtoient ceux usagés. Les volumes y sont aussi rangés par éditeurs, ce qui rend peut-être la recherche un peu plus difficile mais donne un aspect esthétique plaisant.

Plusieurs librairies de Jimbocho vendent des livres en langue étrangères. C’est le cas notamment de Oshima Shoten dont le stock est composé essentiellement d’ouvrages académiques en anglais, allemand, français… La librairie Italia Shobo quant à elle se spécialise, comme son nom l’indique, dans les livres en langue italienne. Il est aussi possible de trouver des livres en langues étrangères à Komiyama Shoten et à Isseido Shoten, deux très belles librairies au charme vieillot et aux rayons bondés de perles rares.

Après une longue séance de magasinage à Jimbocho, les bibliovores finissent souvent dans un des nombreux cafés du quartier, tel le Press Paper Café où l’ambiance est paisible et le café est à volonté.

Et les mangas alors!

Toute librairie généraliste à Tokyo se doit d’avoir une section manga bien fournie. Le genre domine de loin tous les autres en popularité. Il existe des libraires et même des chaînes de magasins entièrement vouées au mangas.

Akihabara, le quartier Otaku

Le terme otaku désigne un amateur de mangas et d’animation japonaise. C’est un peu l’équivalent du mot geek en anglais. Au Japon, il représente aussi une véritable culture qui ne se ressent nulle part aussi bien qu’au quartier d’Akihabara.

En plus de ses nombreux magasins de produits électroniques, ses boutiques de figurines, ses arcades de jeux et ses Maid Cafe, Akihabara pilule de librairies spécialisées dans les mangas. Les plus petites n’ont guère plus d’espace que pour deux ou trois étagères et les murs y sont souvent recouverts par des dessins et autographes de mangakas (auteurs de mangas).

Librairie Comic Zin à Akihabara

Ces librairies survivent à l’ombre de magasins de plusieurs étages tels que Animate qui vend, en plus des bandes dessinées, des DVD et des Blu-Ray de dessins animés ainsi qu’une myriade des produits dérivés.

Animate possède plusieurs magasins à Tokyo, dans les quartiers de Shinjuku, Shibuya, Ikebukuro et bien d’autres. Dans certaines de ces succursales, il y a des cafés dont les menus sont conçus autour des personnages de mangas et d’animes. Des expositions y sont aussi organisées pour mettre en vedette les dessins de mangakas célèbres ou pour faire la promotion de titres récemment publiés.

Une autre librairie remarquable à Akihabara est Mandarake. C’est la destination des plus exigeants des Otakus. En plus des nouvelles parutions, Mandarake offre une grande sélection d’ouvrages usagés ainsi que des Doujinshis, des bandes dessinées autopubliées.

Les Doujinshi représente un phénomène de publication bien particulier au Japon. Ce sont des bandes dessinées produites par des artistes amateurs qui reprennent des personnages célèbres de mangas, de jeux vidéo, de films ou de séries télé. Ceci place les Doujinshi au centre d’un débat autour de la propriété intellectuelle. Pourtant on peut se les procurer librement aux mêmes endroits que les œuvres légitimes dont ils s’inspirent.

Malgré son envergure et la variété de ses produits, le magasin Mandarake à Akihabara n’est pourtant pas celui auquel les Tokyoïtes pensent en premier lorsqu’on mentionne le nom de cette chaîne de librairies. Le magasin Mandarake le plus iconique est en fait celui du centre commercial Nakano Broadway.

Mandarake à Nakano Broadway

C’est à proximité de la station Nakano, au bout d’une rue commerciale couverte que l’on retrouve cette destination incontournable pour les amateurs de mangas et de culture populaire en général. La librairie Mandarake y est éparpillée entre plusieurs locaux. L’un d’eux est consacré aux shōnen, les mangas pour garçons. Un autre aux shōjo, les mangas pour filles. D’autres encore aux Artbooks, aux bandes dessinées américaines et européennes, aux dōjinshi…

Ces différents fragments de la librairie côtoient des dizaines de magasins de figurines et des restaurants. Il y a même une petite galerie d’art appartenant à l’artiste contemporain Takashi Murakami. Nakano Broadway est apparemment l’un de ses endroits préférés à Tokyo et en s’y promenant, on peut avoir la même impression de joie et d’exagération que l’on retrouve dans son art.

Au cours de mes nombreuses visites ici, je n’ai eu à déplorer que le manque de livres en langues étrangères. Le rayon de mangas en français ne compte, dans ses meilleurs jours, que deux ou trois volumes à la fois.

Pendant un temps, j’ignorais s’il était possible de se procurer des livres en français au Japon autrement que sur Internet. Fort heureusement, j’ai fini par me rendre compte de l’existence des quelques librairies francophones de Tokyo.

Les librairies francophones de Tokyo

Malgré la fascination qu’ont les Japonais pour la culture française, la langue française est très peu parlée au Japon. Le manque d’exposition et le peu d’occasions de pratiquer la langue font en sorte que même ceux qui ont appris le français à l’école secondaire finissent par l’oublier une fois à l’âge adulte. C’est pour cela que même dans cette ville de plus de dix millions d’habitants, les librairies francophones se comptent sur les doigts d’une seule main.

La librairie Omeisha et ses annexes

Photo provenant du Facebook pour la librairie Omeisha

Encouragé par ses professeurs du département d’études françaises de l’Université de Tokyo, un étudiant du nom de Asahiro Okuyama fonde en 1947 la librairie Omeisha, première librairie francophone de Tokyo. Il y vend tout d’abord des copies dactylographiées d’ouvrages en français, l’importation de livres étrangers étant particulièrement difficile à l’époque de l’après-guerre au Japon. Petit à petit, grâce à des voyages répétitifs en France, les stocks de la librairie s’enrichissent d’ouvrages originaux et la clientèle se développe.

Située d’abord au quartier Yotsuya, la librairie Omeisha fut bientôt déplacée vers un plus grand local au quartier Itabashi, afin de se rapprocher du Lycée français international de Tokyo. Et bien qu’aujourd’hui le lycée ait à son tour été déplacé, c’est toujours là que la librairie Omeisha se trouve, désormais sous la direction du fils du fondateur.

En entrevue, Yukio Okuyama avoue que devenir librairie n’était pas dans ses plans. Mais la mort prématurée de son père l’amena, à l’âge de 21 ans, à reprendre la librairie.

« Lorsque j’étais jeune, par esprit de rébellion, je refusais d’apprendre le français », me confie-t-il lorsque je lui demande comment il a appris la langue. « C’est en travaillant à la librairie que j’ai appris. Je ne parle qu’avec le vocabulaire d’un libraire. »

La librairie Omeisha est à une courte distance de marche du quartier de Jimbocho et de l’Institut français de Tokyo. Il y règne une ambiance calme et agréable et les rayons de livres y touchent le plafond.

Du fait d’un bon rapport avec les institutions d’éducation et les centres culturels français du Japon, la librairie offre surtout une grande sélection de manuels et de classiques de la littérature française. Mais les lecteurs qui cherchent des publications plus récentes peuvent aussi en trouver ici ou à l’une des deux annexes au Centre culturel l’Athénée Français et à l’Institut français de Tokyo.

Lorsque le Lycée international français de Tokyo se trouvait encore dans le quartier, la clientèle était surtout composée de Français. Ce n’est désormais plus le cas. Est-ce qu’il y aurait des clients québécois qui viennent parfois à la librairie Omeisha? « Parfois les employés de l’ambassade canadienne viennent acheter des bons d’achat pour offrir. À la japonaise! »

Quand j’invoque l’avenir de la librairie, Yukio Okuyama se veut réaliste. Il est conscient que la lecture et le français sont tous deux en recul au Japon. « Les jeunes préfèrent lire sur des écrans », constate-t-il. Il sait aussi que ses enfants ne reprendront probablement pas la librairie Omeisha après lui. Ce qui le motive lui-même à poursuivre dans le métier c’est le contact humain, particulièrement les repas en compagnie de ses amis éditeurs lorsqu’il visite la France.

Librairie France Taisho
Il existe une autre librairie francophone à Tokyo, celle-ci opérant en ligne. La librairie France Taisho avait pourtant pignon sur rue au moment de sa fondation en 1967. Elle était située à proximité de la gare Shinjuku et a connu un grand succès à son ouverture grâce à l’engouement des étudiants japonais pour les philosophes français à l’époque de Mai 68.

La librairie France Taisho a toujours eu un lien étroit avec les départements d’études françaises dans les universités un peu partout dans le Japon. C’est d’ailleurs grâce à cela qu’elle a pu survivre à la crise financière de 2008 et aux conséquences de la catastrophe de Fukushima. Même s’il a fallu fermer le magasin à Shinjuku, France Taisho a su se reconvertir en librairie en ligne.

Désormais, la librairie fait surtout affaire avec les bibliothèques universitaires. Les librairies se tiennent toujours au courant des tendances de la recherche en littérature française et en sciences humaines au Japon. Cela se reflète dans les stocks qui sont surtout composés d’ouvrages académiques. Mais la librairie vend aussi des livres sur les beaux-arts et la cuisine. « Nous sommes en quelque sorte des grossistes pour les livres de cuisine en français », m’explique Daisuke Takawashi, le chef du service des achats. Son collègue au service de la publicité, Akira Izumi, révèle que pour ce qui est des clients individuels « la majorité sont des Japonais qui ont étudié en France et au Canada ».

Bien que la librairie n’ait pas beaucoup de livres québécois, les deux librairies s’avouent être familiers avec les écrits d’Aki Shimazaki [voir entrevue ici] dont ils sont curieux de connaître la réputation au Québec. Eux-mêmes sont passionnés par la littérature française. Daisuke Takawashi l’a étudiée à l’université et a rédigé un mémoire sur Guillaume Apollinaire. Quant à Akira Izumi, c’est grâce à des auteurs japonais francophiles tels que Kenzaburo Oe et Yukio Mishima qu’il fut amené à apprendre la langue.

Ce qu’ils espèrent tous deux c’est qu’un jour la librairie retrouve une présence physique, que ce soit à Shinjuku ou ailleurs.

Et pour finir, la plus petite librairie de Tokyo

Librairie Morioka

Dans une ruelle bien tranquille du quartier de Ginza, on peut trouver une petite librairie bien curieuse. Morioka Shoten prétend au titre de « librairie la plus petite au monde », bien que cela semble encore disputé. Dans un local d’à peu près deux mètres carrés, un seul titre est offert en vente. À chaque semaine, le titre est remplacé par un autre.

« A single room with a single book », tel est le slogan de cette librairie qui pousse le minimalisme à son comble. Mais malgré son caractère anecdotique, Morioka Shoten donne cette impression de sincère enthousiasme et d’amour pour les livres que semblent partager toutes les librairies de Tokyo.

 

 

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