Sortir de sa bulle, embrasser le monde

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Tout ça, c'est la faute à Lynda Dion. L'année dernière, cette prof de français de la région de l'Estrie m'a recruté comme parrain d'honneur du concours de création littéraire Sors de ta bulle, dont elle est l'une des animatrices. Depuis six ans, dans le cadre de ce concours, les élèves du secondaire de la Commission scolaire de Sherbrooke sont invités à soumettre le manuscrit d'un livre, peu importe le genre littéraire, à un jury chargé de sélectionner une œuvre destinée à être publiée aux éditions GGC et étudiée par les jeunes l'année suivante.

Après avoir présidé l’automne dernier au lancement officiel de cette sixième édition, j’étais de retour à Sherbrooke le vendredi 18 juin pour prendre la parole lors de la cérémonie de remise du prix pour l’année 2010. Pour l’occasion, on m’avait demandé d’adresser une lettre aux écrivains en herbe, une manière de pastiche de la célébrissime missive de Rainer Maria Rilke au jeune poète, dont un exemplaire fut remis à chaque participant.

Sincèrement ému par cette trentaine de jeunes qui avaient osé tenter l’aventure de l’écriture alors que rien dans notre société du prêt-à-penser ne les y incite, je n’ai pu m’empêcher de penser au cégépien jonquiérois que j’ai été jadis. À 17 ans, le fait de remporter le Premier Prix au concours de nouvelles du Rassemblement des bibliothèques du Lac-Saint-Jean et du Saguenay (Rablès) m’avait en quelque sorte encouragé à faire le choix de carrière que l’on sait, à m’engager sur la voie de la littérature, des idées, de la culture.

On ne saurait sous-estimer l’importance d’initiatives comme le concours de création littéraire Sors de ta bulle, porté à bout de bras par une poignée de valeureux profs de français qui, manifestement, ne comptent pas leurs heures et ont à cœur non seulement la transmission des compétences linguistiques à nos jeunes. L’éveil de leurs consciences à la dimension esthétique et poétique du langage et de la littérature, qui en est l’expression absolue, est aussi primordial pour eux. En invitant les jeunes à vivre de l’intérieur le rapport aux mots, aux images, aux textes, ces enseignants en font assurément de meilleurs lecteurs, des citoyens à la sensibilité et au sens critique plus aigus, plus raffinés. Qui plus est, en offrant au plus méritant d’entre ceux-ci la chance de voir son manuscrit devenir un vrai de vrai livre, les organisateurs de Sors de ta bulle suscitent peut-être des vocations chez plusieurs de ces jeunes et préparent du coup la relève en littérature d’ici…

Cette année, le choix du jury dont faisait partie, entre autres, l’excellente romancière Lise Blouin (L’Absente, L’Or des fous), s’est porté sur la jeune Jessica Poirier pour son roman Moi aussi, une œuvre audacieuse — si je me fie à l’extrait dont on nous a fait la lecture — qui met en scène un jeune collégien à qui tout réussit et qui lutte contre son homosexualité latente. Encadrée par des professionnels de l’édition, la jeune femme passera son été à peaufiner son manuscrit en vue de sa publication à l’automne. À mon humble avis, son livre a bien des chances de retenir l’attention de la presse à la rentrée…

En ces jours où nos gouvernants ne cessent d’instrumentaliser la culture, de la livrer en otage au commerce, d’en réduire les fruits au statut de simples marchandises de consommation jetables, je ne saurais que trop remercier Lynda Dion et ses collègues de m’avoir associé à cette aventure en tant que de parrain d’honneur de l’édition 2010 du concours. C’est sa faute, je le répète avec une insistance ironique, à elle ainsi qu’à toute l’équipe de Sors de ta bulle, si cette poignée de jeunes se voit appelée à cheminer dans une voie qui offre une tout autre perspective sur notre monde triste-bleu, en proie aux bassesses sociales et politiques que l’on sait.

Et parce que cette initiation à la création littéraire me semble tout à fait propice à la mise en valeur du talent de la génération qui monte, je ne peux m’empêcher de souhaiter que Sors de ta bulle prenne de l’expansion, quitte à devenir un concours national ouvert aux jeunes de toute la province.

En cela, il ferait honneur à son propre nom.

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