Robert Giroux: Le visage du triptyque

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Juin 1971. Robert Giroux en était à sa troisième année, à Paris, à peaufiner son doctorat sur Mallarmé lorsque son directeur de thèse lui a refusé la lettre dont il avait besoin pour entamer une nouvelle session à la Faculté de Vincennes. « Va faire quelque chose d'intéressant au Québec », lui a-t-il plutôt ordonné. Fou de rage, Giroux revint vers sa terre natale, sans savoir que cet homme venait pourtant de lui rendre le plus grand service de sa vie…

Robert Giroux, de la maison d’édition montréalaise Triptyque, ne cadre pas avec l’idée qu’on se fait d’un éditeur stressé, en cravate et qui calcule la rentabilité de chaque mot. Non, cet homme de lettres, souriant et galant, a plutôt une étincelle dans les yeux et apprécie les rapports humains, notamment ceux qu’entretiennent l’auteur et l’éditeur: «Il doit y avoir une compatibilité entre les deux, c’est important. Quand un auteur arrive chez Triptyque, il est pris en charge. On l’accueille, on l’encadre, et on lui permet ainsi d’accéder au milieu professionnel du livre, lequel mène parfois jusqu’aux prix littéraires.» Le travail, pour Robert Giroux comme pour son protégé, reste encore à faire conjointement: «On n’est pas des imprimeurs, on est des éditeurs. Et l’éditeur a des prétentions qu’il est prêt à défendre.» De plus, les différents membres de l’équipe ont tous une place importante: «Je souhaite que ceux-ci aient de l’initiative. Il ne faut pas que Triptyque soit juste « Giroux »!», ajoute-t-il bien humblement.

Fertile trio
En 1980, alors que se profilait à l’horizon le référendum sur la souveraineté québécoise, le professeur de lettres qu’était Robert Giroux se voit offrir la direction de la maison Triptyque, fondée trois ans auparavant par des autodidactes de la contre-culture, passionnés de livres et loin de provenir du milieu élitiste universitaire: Paul Desruisseaux, Raymond Martin et Guy Melançon. À eux trois, ils formaient les pans de ce fameux triptyque à l’origine du nom de la maison. Giroux accepte alors ce poste de direction, mais à une condition. Comme Triptyque s’intéressait principalement à la poésie et gravitait autour de la revue littéraire Moebius, la condition était que «la maison s’ouvre à d’autres discours littéraires, comme la fiction».

Son audace aura porté fruit puisque Triptyque, qui comprend aujourd’hui plus de 715 titres, se concentre dorénavant sur trois grands axes: la fiction, la poésie et sa collection Chanson/Musique. Quelques polars (dont Tableaux maudits de Philippe Bensimon et Peaux de chagrins de Diane Vincent) et des livres de référence (tels Le style en friche d’André Marquis, vendu à près de 10 000 exemplaires, et les différents ouvrages sur le français québécois et les anglicismes signés Jean Forest), bonifient également leur catalogue. Et bien entendu, la revue littéraire Moebius paraît encore quatre fois l’an, et offre à des auteurs confirmés ou à de nouveaux inspirés une vitrine pour qu’éclose leur talent de nouvellistes. Le plus récent numéro, piloté par Jean-Simon DesRochers, a pour thème «Le nu» et comprend notamment des textes de Nicole Brossard, Éric Gougeon et Elsa Pépin.

Trouver sa «voix»
Trente-quatre ans après sa fondation, la maison d’édition se démarque par le désir, revendiqué par l’éditeur, de trouver une «voix» chez ses auteurs. Pari tenu dans Drag, roman délicat signé Marie-Christine Arbour, qui présente, dans un style novateur et une langue imagée, deux personnages marginaux à la sensibilité à fleur de peau. Ce type de roman n’est pas celui qui deviendra un best-seller, mais bien un ouvrage qui s’inscrira dans l’imaginaire des lecteurs et qui contribuera à bâtir une littérature québécoise de qualité: «Cette recherche de « voix » explique notamment le fait que Triptyque est en progression constante, et n’a pas une feuille de route en dents de scie», explique Robert Giroux. Comme il ne compte pas d’auteurs phares dont les livres feraient vivre à eux seuls la maison, tous les titres se doivent de détenir ce petit quelque chose qui les tiendra suffisamment longtemps à la surface, à travers la pléthore de nouveautés paraissant chaque saison.

Parmi les auteurs notoires de la maison, nommons l’émérite Joël Des Rosiers, psychiatre articulé à qui l’on doit plusieurs ouvrages, dont Vétiver et Caïques. Fidèle à son éditeur, il a publié depuis dix ans des recueils de poésie salués, des nouvelles et un essai. Du côté de la fiction, la jeune Marie Hélène Poitras a également fait ses premières armes chez Triptyque, en y publiant les populaires Soudain le minotaure et La mort de Mignonne. Quant à Maxime-Olivier Moutier, son Marie-Hélène au mois de mars nous propose un roman d’amour acidulé dont la critique fut très élogieuse. La belle Annie Cloutier, dont La chute du mur fait la fierté de l’éditeur, a également reçu plusieurs éloges. Parmi les œuvres restées un peu dans l’ombre, mais dont Robert Giroux souligne le caractère exceptionnel, mentionnons les ouvrages de Carmen Strano, «des histoires incroyables!», selon l’éditeur, ceux du défunt Pierre Manseau, dont «le premier titre, L’île de l’adoration était tout simplement génial» et l’œuvre de Monique Le Maner, qu’il décrit comme un mélange subtil de Ionesco et de Beckett.

Au-delà de l’édition
Robert Giroux, la soixantaine entamée, ne se donne pas seulement corps et âme à son métier d’éditeur. En effet, l’écriture l’anime également puisqu’en plus d’avoir dirigé plusieurs collectifs sur la chanson francophone chez Triptyque (La chanson prend ses airs, En avant la chanson, Le guide de la chanson québécoise, etc.), il signe, depuis 1980, et ce, presque tous les ans, un nouveau recueil de poésie. Le plus récent, Et pourtant, est paru à l’hiver 2011.

Son intérêt pour Mallarmé et son besoin d’écrire de la poésie ne confinent cependant pas Giroux à la seule passion poétique. En termes de fiction, l’éditeur avoue avoir eu un plaisir fou à la lecture de À la recherche du temps perdu: «Ce livre m’a captivé par le style, le propos et le discours amoureux sur l’art.» Il soulève également son étrange découverte avec Pilgrim, de Timothy Findley, «un gros bouquin déniché à Paris, dans lequel [il s’est] laissé bercer par le vocabulaire très riche». Selon lui, «Findley a une vision d’écrivain».

À quoi peut-on s’attendre pour l’avenir de la maison? Un vers de Robert Giroux, paru dans son plus récent ouvrage, nous en laisse un présage: «Soigne les rêves qui sommeillent»…

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